Navire Le Dromadaire


9/04/2020 - Le Dromadaire

François René Duminy (1747-1811), Lorient, entre 1759 et 1776. Bois, fer textile. H. 127 cm, L. 130 cm ? Inscription : Le Dromadaire, navire pour les Indes fait par moy François René Duminy.

François René Duminy, auteur de cette maquette, est né à Lorient le 4 octobre 1747. Tandis que la France est engagée dans la guerre de Sept ans (1756-1763), il embarque sur Le Dromadaire, navire de la Compagnie des Indes, alors qu'il n'a que douze ans. Le vaisseau de cinq cents tonneaux, armé de vingt canons, appareille le 22 janvier 1759 à destination de l'Inde sous les ordres du capitaine Daniel-Marie Dufay de la Branchère. A son bord prennent place 121 hommes d'équipage dont le jeune François René Duminy, en qualité de pilotin, pour une solde mensuelle de 12 livres. Le Dromadaire arrive à l'île de France le 5 juillet 1759. Après deux mois de relâche il part pour Bourbon, y charge du café, de l'eau, des vivres fraîches (« beaucoup de légumes » comme indiqué dans le journal de bord) et rentre vers la France. Arrivé non loin de l'île de Groix, à quelques miles nautiques de l'Orient, le bateau ne parvient plus à avancer contre le vent. La situation dure plusieurs jours et devient critique car il n'y a plus d'eau potable à bord. En dernière extrémité, le capitaine décide de faire demi-tour pour aller faire de l'eau à La Corogne en Espagne ! Vent arrière, le navire traverse le Golfe de Gascogne en trois jours pour que l'équipe puisse enfin étancher sa soif dans le port espagnol... Anecdote plutôt amusante pour un bateau nommé le Dromadaire !

Duminy, débarqué à l'île de France, poursuit sa route jusque Pondichéry sur le vaisseau le Vengeur comme tous les officiers mariniers, maîtres et pilotins du Dromadaire. Il rejoint l'escadre du comte d'Aché, venue défendre les établissements français en Inde. Dans le cadre du conflit franco-britannique en Inde, il effectue une autre campagne sur le Vengeur toujours sous les ordres de Jean Christy de la Placellière.

Pendant ce temps, le Dromadaire a pu rejoindre Lorient. Sous les ordres du capitaine lorientais Joseph Houx, il appareille à nouveau à destination de l'île de France le 2 février 1762. Le 19 février, dans des circonstances qui restent inconnues, il sombre à l'île Saint-Vincent du Cap Vert, entraînant la disparition de 56 hommes sur les 122 qui composaient l'équipage. Cinq des huit officiers, notamment le capitaine, figurent parmi les noyés. Sur quinze pilotins et volontaires, âgés de douze à dix-huit ans, dix disparaissent. L'hécatombe est quasiment totale s'agissant des mousses qui, à l'exception de l'un d'entre eux, périssent tous dans le naufrage.

Est-ce à son retour à Lorient, à l'issue de la guerre de Sept Ans, que Duminy apprend le terrible destin du vaisseau le Dromadaire ou en avait-il eu connaissance auparavant ? Rien ne permet de le savoir.

Il réembarque par deux fois sur des vaisseaux de la Compagnie des Indes avant de quitter la France définitivement à l'âge de 28 ans. En 1776, il s'installe et se marie à Cape Town, en Afrique du Sud, point de relâche de la Compagnie hollandaise des Indes, pour laquelle il s'engage en tant que capitaine de vaisseau de 1781 à 1793. Après une reconversion peu réussie en exploitant agricole, il survit dans le tourment, la maladie et les dettes jusqu'au 26 mai 1811, date à laquelle il s'éteint à l'âge de 63 ans à Cape Town.

C'est très vraisemblablement avant son départ définitif de France en 1776 qu'il réalise la maquette du Dromadaire puisque celle-ci a été conservée à Lorient jusque dans les années 1950. Est-ce un acte votif en reconnaissance d'un premier embarquement vers l'Outre-Mer duquel il est revenu saint et sauf ? Est-ce la funeste destinée du navire qui lui inspire cette réalisation? Est-ce tout simplement une distraction de marin ? Difficile à dire.

Seule certitude : c'est sa vision ou son souvenir d'enfant qui guide son interprétation. L'impressionnante et disproportionnée mature en est la traduction la plus spectaculaire. Duminy n'est ni un maquettiste ni un homme de la construction navale. Aussi, pour réaliser la coque, il ne procède pas par assemblage de la quille, des éléments de membrure et de bordage. Il la sculpte tout simplement dans un tronc d'arbre, ce qui lui confère une certaine maladresse commune à de nombreuses maquettes ex-voto. Celle-ci reste néanmoins fidèle à ce que pouvait être un vaisseau de la Compagnie des Indes de la seconde moitié du 18e siècle. Les vingt canons, dont certains sont mobiles, et les différents agrès (caps de mouton, cabestan, caillebotis, câbles des fosses aux lions, ancres) retiennent son attention. De même, il accorde un soin particulier à la réalisation du château arrière avec le cartouche orné du nom du navire, les fenêtres de la grande chambre, la sculpture représentant un soleil et le fanal de poupe. L'amusante tête de dromadaire qui orne la proue montre que les vaisseaux de la Compagnie des Indes pouvaient être agrémentés de leur figure tutélaire. Et cinq petits personnages prennent place sur les gaillards : ils représentent les officiers de la Compagnie dont ils arborent les tenues réglementaires propres à leur rang. L'un regarde dans une longue-vue, l'autre tient un sextant annonçant déjà l'intérêt de François Duminy pour la cartographie. Un pilote est à la barre, tandis que le capitaine se repose sur un banc... Il est vrai que les navigations vers l'Orient sont longues ! Autant de détails montrant que c'est bien la maistrance et donc la marche du navire qui, en qualité de pilotin, préoccupent Duminy.

La maquette de François Duminy est l'unique exemplaire connu de maquette de bateau de la Compagnie des Indes réalisée par un marin de ladite compagnie au 18e siècle. Avec la grande maquette de chantier du vaisseau le Beaumont (conservée au château musée de Dieppe) vraisemblablement exécutée dans la seconde moitié du 18e siècle à Lorient, elles sont les seuls témoignages mobiliers directs de l'activité maritime de la Compagnie des Indes parvenus jusqu'à l'époque contemporaine.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

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