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Un jour, une oeuvre

En cette période de fermeture au public du musée de la Compagnie des Indes, nous souhaitons continuer à partager nos collections, à les faire découvrir et à rester en contact avec vous.
A compter du lundi 6 avril, chaque jour une œuvre sera présentée sur cette page.
Originaires d'Asie, d’Afrique ou d'Europe, tous les objets à l'honneur racontent une même histoire à portée planétaire, celle des Compagnies des Indes.
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12/06/2020 - Paravent de quatre feuilles représentant des Européens à la chasse

 Chine du sud, dynastie Qing, règne de Kangxi (1662-1722), fin du 17e siècle pour les quatre feuilles. 19e siècle (?) pour l'encadrement. Laque polychrome et dorée. H. 148 cm, L. 196 cm. Inv. 2016.14.1. Acquis avec l'aide du Fonds du patrimoine.

Pendant la dynastie Ming (1368-1644), les Européens ne sont pas désirés sur le sol chinois. L'empire se protège de toute influence étrangère. Depuis leur apparition sur les côtes chinoises, en 1513, les Portugais sont tenus à l'écart sur l'île de Macao. Près d'un siècle plus tard, le gouvernement chinois instaure un blocus continental, les Chinois ne peuvent plus prendre la mer. Le « grand dérangement », qui vise à éloigner les populations du littoral pour lutter contre la piraterie, est ordonné. Au cours du 17e siècle les Hollandais envoient, sans succès, trois ambassades vers l'empereur pour tenter d'obtenir des accords commerciaux.

La prise de Formose en 1680 par les Chinois marque la fin de la piraterie contre laquelle le gouvernement lutte depuis des années. C'est le début du déverrouillage de la Chine. L'empereur Kangxi proclame la liberté du commerce extérieur en 1684. Dès lors, quelques ports s'ouvrent sporadiquement à la Compagnie anglaise, l'East India Company (EIC). Les marchandises chinoises qu'elle achète sont ensuite redistribuées dans ses comptoirs asiatiques, ceux du Bengale et de la côte de Coromandel en Inde.

Dans ces places de commerce, l’EIC dispose d'entrepôts où viennent se fournir les commerçants des autres nations, notamment les Français de la Compagnie des Indes également installés à proximité. Ces circuits de commerce indirect expliquent l'origine de l'appellation « paravent de la côte de Coromandel » car c'est sur cette côte Est de l'Inde que les Français achètent ces objets alors même qu'ils sont fabriqués en Chine.

Les premières années du 18e siècle voient le réel démarrage des relations commerciales avec la Chine, entraînant l'apparition des Européens dans quelques ports chinois. Les Français y accèdent une première fois avec le navire Amphitrite en 1699. La fin du 17e et le début du 18e siècles correspondent au moment de la rencontre, de la découverte de l'autre et de l'appropriation de son image que narre ce petit paravent. C'est ce qui le rend exceptionnel car, jusqu'aux années passées, le corpus des paravents de la côte de Coromandel représentant des Européens était établi, au niveau mondial, à six ; à présent sept avec celui-ci.

Deux de ces paravents donnent à voir ce qui semble être une ambassade d'Européens en Chine, tandis que les quatre autres illustrent, à quelques variantes près, cette même scène de chasse. Celle-ci s'inscrit, à chaque fois, entre un fortin à droite et deux vaisseaux des compagnies de commerce européennes au mouillage, à gauche. Il manque donc ici, malheureusement, la feuille (ou les feuilles) qui présentait les deux vaisseaux à gauche. Le fortin évoque clairement ceux des ilôts de la rivière des Perles, en aval de Canton.

La scène de chasse se lit de droite à gauche. Dans un paysage de bosquets d'arbres et de rochers, des cavaliers et des fantassins encerclent du gibier pris au piège par les chasseurs. Ces derniers sont munis de mousquets, de poires à poudre, d'arcs, de piques et de différentes armes d'hast. Vêtus à l'occidentale, leur nez est proéminent. Ces caractéristiques physiques et vestimentaires correspondent aux conventions de représentation des Européens, par les Chinois, au tournant du 17e siècle.

Ce paravent et les six autres, peuvent être comparés aux nanban byobu japonais qui montrent des étrangers. D'origine chinoise, le terme nanban est utilisé au 16e siècle au Japon, et désigne les peuples du sud de l'Europe. Nanban-jin signifie littéralement « barbares du Sud ». Les paravents nanban réalisés au Japon mettent en scène l'arrivée des Portugais (1543), et des Hollandais (1609) sur le sol nippon. Ils sont composés de deux scènes principales : l'embarquement et le débarquement des marchandises d'un vaisseau étranger dans un ilôt près de Nagasaki, d'une part et le cortège des étrangers qui apportent et échangent les marchandises avec les Japonais, à proximité d'un palais, d'autre part.

Ces nanban sont réalisés à l'intention des Japonais et des Chinois avant d'être achetés par quelques Européens ; les uns et les autres, éprouvant une fascination réciproque, qui a trouvé son incarnation dans ces figurations. Il est possible que Japonais et Chinois aient accordé une valeur symbolique à ces paravents. En effet, pour les commerçants japonais ou chinois investis dans le commerce avec l'Europe, l'arrivée des vaisseaux occidentaux était synonyme de richesses. Les nanban japonais sont aujourd'hui des trésors nationaux qui ne peuvent être vendus en dehors du Japon.

Ainsi, ce petit paravent, incomplet certes, mais homogène, fait partie des rares iconographies chinoises, qui illustrent et cristallisent le moment particulier de l'arrivée des Européens en Chine, à l'issue du blocus continental, au tournant du 17e siècle.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes. 

11/06/2020 - Ensemble de porcelaines, théière, sucrier, tasses et soucoupes, émaillées « capucin »

Chine, Jingdezhen, vers 1760-1770, porcelaine, émail capucin et émaux sous la couverte. Inv. 2017.16.1.0. Don de l'association des Amis du musée de la Compagnie des Indes.

Cet ensemble est orné d’un décor émaillé capucin, ce qui signifie que la partie extérieure des objets est couverte d’un émail marron évoquant la robe des moines capucins. Les porcelaines émaillées capucin sont toujours ornées d’un émail dont la couleur varie du chamois au caramel jusqu’au brun. Il laisse place à des réserves blanches ornées de décors floraux peints en bleu de cobalt ou de couleur Imari (bleu, rouge et or) ou, comme ici, en émaux de la famille rose, selon la typologie des porcelaines de Chine établie par l’historien d’art, Albert Jacquemart, en 1873.

Ce type de décor est également connu sous l’appellation Batavia, en référence à la ville de l’île de Java, épicentre des activités de la Compagnie des Indes néerlandaise en Asie.

Les porcelaines de cette nature ont connu un grand succès auprès des Européens. Les archives de la Compagnie des Indes, conservées à Lorient, en apportent également le témoignage. Ainsi, à la grande vente annuelle de la Compagnie des Indes, ce sont 10 000 pièces émaillées capucin qui sont proposées en 1767 ; 32 200 tasses en 1769 et 4 368 jattes en 1775.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.

10/06/2020 - Les comptoirs européens et américains en Chine

 Suite de quatre huiles sur toile. Chine, ateliers de Canton, Macao ou Hong-Kong, vers 1847-1856. Huile sur toile. H. 32 cm, L. 40,5 cm. Inv.. 2012.19.1.1 - 4. Acquis et restauré avec l'aide du FRAM et du FRAR. 

Cette suite de quatre huiles sur toile est un témoignage des échanges commerciaux directs établis entre la Chine et l'Occident à partir de 1513, avec l'arrivée de vaisseaux portugais sur la petite île de Lintin à proximité de Canton. Les « diables blancs » sont pourtant très vite refoulés en raison de comportements relevant plus de la piraterie que des échanges commerciaux. En 1557, ils installent un établissement sur l'île de Macao qui devient une enclave portugaise pour quatre siècles et demi. L'interdiction faite aux étrangers de pénétrer sur le sol chinois limite le trafic commercial. La Chine continentale reste inaccessible aux Européens au 17e siècle. Il faut attendre le retour de la paix civile et l’éradication de la piraterie pour que  l’empereur Kangxi proclame la liberté de commerce en 1684. Toutefois, les échanges restent difficiles jusqu’à l’ouverture officielle du port de Canton aux Européens en 1699. Les Anglais s'y établissent en 1715, bientôt suivis par les Hollandais en 1728. Les Français prennent place dans les entrepôts en 1728, les Suédois en 1731, les Danois en 1732, enfin les Américains en 1788.

Les empereurs chinois Yongzhen puis Qianlong restreignent encore l'accès à leur pays. De 1729 à  la guerre de l'opium en 1842, Canton, port fluvial situé à 140 kilomètres à l'intérieur des terres, est l'unique lieu d'échanges ouvert aux commerçants occidentaux. Les étrangers qui veulent y accéder se signalent à Macao, à l'embouchure de la rivière des Perles. Les droits de douane acquittés, ils prennent à bord de leur vaisseau un traducteur et un pilote chinois qui les conduisent vers l'île de Whampoa, terminus pour les bateaux et les équipages en route vers Canton. La rivière des Perles n'étant plus navigable pour les navires à fort tirant d'eau, seuls les marchandises et les hommes du négoce poursuivent leur périple sur les embarcations légères chinoises, les jonques et les sampans, à destination des factoreries de Canton. Situés sur les berges de la rivière des Perles, au sud des murs d'enceinte de la ville chinoise interdite aux étrangers, ces bâtiments, à la fois entrepôts et lieu d'habitation, sont loués par les puissants commerçants Hong, seuls chinois habilités à commercer avec les étrangers, aux différentes Compagnies des Indes. Les factoreries, flanquées des pavillons de chaque nation, sont habitées le temps de la saison marchande qui dure d'août à janvier. En dehors de cette période, les Européens sont priés de regagner Macao.

Une telle organisation étouffe toute velléité belligérante de visiteurs indésirables et permet une étroite surveillance des étrangers assignés à résidence sur quelques ilôts et littéralement « cantonnés »à Canton. Ainsi, au terme d'un voyage long de trente-deux milles nautiques, d'une durée de six mois minimum, ne s'offrent à la vue que quelques mètres carrés qui n'ont rien du pays de Cocagne !

Cette singularité explique le succès des ateliers de peinture de Macao et de Canton, qui, à partir du milieu du 18e siècle, créent pour les Européens des tableaux représentant les principaux sites aperçus lors de la remontée de la rivière des Perles. Praia Grande à Macao, la rade de Hong-Kong où les navires trouvent un bon abri et font provision d'eau, les douanes de la Bouche du Tigre, la pagode de Whampoa qui signale la fin du voyage et enfin les factoreries, théâtres des échanges commerciaux, deviennent les incontournables souvenirs du voyage en Chine.

Les peintres des ateliers de Canton et de Hong-Kong ont hérité de l'enseignement des pères missionnaires présents à la cour de l'empereur à Pékin et de l'expérience acquise par les peintres sur porcelaine. Dès le milieu du 18e siècle, ils sont en mesure de créer des paysages intégrant une perspective répondant aux codes de représentations occidentales. Ces œuvres sont très éloignées de la tradition picturale chinoise. Jusqu'au début du 19e siècle, elles sont réalisées selon les techniques de la peinture à l'eau. Il faut attendre l'installation à Macao à partir de 1825 et jusqu'à sa mort en 1852, du peintre anglais George Chinnery, peintre de paysage, disciple de Joshua Reynolds, pour que les peintres chinois apprennent, sous son amicale influence, l'usage de la peinture à l'huile. Les ateliers, au sein desquels chaque peintre possède sa spécialité, paysage, ciel, architecture, bateau, etc., travaillent suivant les commandes européennes, copiant souvent les mêmes œuvres à de nombreuses reprises. Celles-ci sont encore reproduites grâce aux techniques de l'aquatinte. Pour l'essentiel, cette production demeure anonyme. Quelques noms ont toutefois été retenus par l'histoire sans guère plus de précisions. Celui de Spoilum est traditionnellement rattaché à la première peinture à l'huile chinoise. La mémoire de Chow Qua, Sunqua, Tingqua, Youqua, est également conservée pour la production autour de 1850.

Ces images connaissent un succès véritable dans les milieux impliqués dans le commerce « à la Chine ». Importées au premier chef comme objets de souvenir, elles deviennent, avec l'accroissement du trafic commercial, une marchandise au même titre que diverses autres curiosités chinoises.

La présence de l'église américaine achevée en 1846 et brûlée en 1857, au moment des bombardements franco-britanniques, permet de dater précisément cet ensemble.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes. 


 

9/06/2020 - Grand plat aux armes de Louis XV

 Chine, Jingdezhen, vers 1738-1740. Porcelaine Imari, émaux polychromes et or sur couverte. D. 38,9 cm, H. 6,5 cm. Inv. 2012.16.1. Acquis avec l'aide de l'Association des Spécialistes des Arts asiatiques.

C'est au 18e siècle que sont commandés, en France, la plupart des services armoriés en porcelaine de Chine. La deuxième fonte d'argenterie, décrétée en 1709 pour contribuer à l'effort de guerre, n'y est pas étrangère. Les commanditaires désireux de reconstituer leur table d'apparat y voient une alternative raffinée les mettant à l'abri de tout nouveau désagrément. La famille royale montre l'exemple et Philippe d'Orléans, futur régent, passionné de porcelaines japonaises et chinoises, commande, en 1710, un service Imari armorié. Quelques années plus tard, Louis XV, roi de France et de Navarre, ordonne à la Compagnie des Indes de faire exécuter une première série de douze bidets aux armes de France. En 1738, le conseil de direction de la Compagnie à Canton reçoit une nouvelle requête portant cette fois sur un service complet. Deux années sont nécessaires à la réalisation des différentes pièces dont le nombre reste inconnu. Quelques exemplaires dispersés à présent dans le monde témoignent de leur variété : rafraîchissoirs, boîtes à épices, tasses et soucoupes, pots à oille, jattes octogonales, bassins et pots à eau et enfin, assiettes et plats. En 1740, ordre est donné de faire embarquer la cargaison royale sur les deux vaisseaux qui quittent la Chine de conserve. La crainte du naufrage justifie cette mesure que ne saurait démentir la perte retentissante du Prince de Conty fracassé sur les rochers de Belle-Île à son retour de Chine six années plus tard.

De style Imari, l'ornementation du service de Louis XV est surtout dominée par l'ampleur des armes de France, « d'azur à trois fleurs de lys d'or », qui s'inscrivent au centre de deux colliers d'ordre de chevalerie, celui de l'ordre de Saint-Michel et celui du Saint-Esprit, dont le roi est souverain et grand maître.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes. 


 

8/06/2020 - Arbre de vie aux factoreries

Inde, côte de Coromandel pour l'Europe, première moitié du 18e siècle, avant 1748 (?). Toile de coton peinte, teinte par mordançage et réserve. H. 335 cm, l. 206 cm. Inv. 2007.1.1. Acquis avec l'aide du FRAM et restauré avec l'aide du FRAR.

Cette longue tenture présente, dans sa partie supérieure, une composition traditionnelle à l'arbre de vie, motif récurrent pour ce type de textile fabriqué en Inde à destination de l'Europe. La partie inférieure est peinte d'un décor évoquant une architecture asiatique assez curieuse. Au premier plan, à côté d'une rivière, des personnages asiatiques et européens s'affairent autour d'une rixe.

La scène a pour cadre un des comptoirs du sud-est asiatiques où se côtoient Européens et Asiatiques, mais il est difficile d’en préciser le lieu.

Cette tenture constitue l'un des très rares décors à personnages. Le corpus des tentures historiées est extrêmement réduit. Parmi les quelques pièces connues, il convient de signaler, au Victoria and Albert museum de Londres, une tenture représentant un épisode du Dom Quichotte de Cervantès peint d'après une gravure de Bonnart. Elle laisse imaginer que d'autres commandes ont pu être exécutées d'après des gravures européennes. Quoiqu'il en soit, la Compagnie des Indes adresse des modèles que les artisans indiens sont chargés de copier pour satisfaire aux exigences des acheteurs français. C'est ce que déclare Georges Roques, agent de la Compagnie, en poste à Surat de 1676 à 1691, préposé à la composition des cargaisons textiles : « J'ai fait de nouvelles épreuves en chittes [terme ancien pour indienne] à double teinture sur des fonds et dessins nouveaux. Nous attendrons l'avis de leur réussite en France pour continuer. »

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

5/06/2020 - Portrait du capitaine Antoine Barthélémy de Vire du Liron de Montivers, capitaine d'infanterie au service de la Compagnie des Indes

François-Dagobert Jouvenet (1688/94-1756). Huile sur toile, 1750. Inv. 2010.3.1. Acquis et restauré avec l'aide du FRAM et du FRAR.

Antoine du Liron entre au service de la Compagnie des Indes en 1741. En octobre, il embarque à Lorient à destination de Gorée au Sénégal, où la Compagnie perpétuelle des Indes détient le monopole du commerce qu'elle tente d'exercer à travers quelques forts ou fortins. L'objectif de du Liron est de s'enrichir grâce à l'or qui, en Afrique, est « aussi abondant que les cailloux sur le bord de mer » (Père Fourel, oncle et protecteur de du Liron). De Gorée, il passe à Albréda, puis demande à se rendre au Fort Saint-Joseph en Galam malgré la réputation de mouroir du fort situé à 400 kilomètres de la côte et les attaques plusieurs fois répétées des populations hostiles à la Compagnie des Indes qui vient y chercher des esclaves. Si du Liron survit aux « fièvres continuelles », la désillusion est bien vite au rendez-vous : « la plus grande maladie de ce pays, c'est la misère ». Peu d'informations ensuite nous renseignent sur sa vie en Afrique. Il se plaît pourtant à raconter le récit d'une mésaventure arrivée lors d'un détachement au village de Zuabo : « J'étais logé dans une case de paille que j'avais fait faire sur les bords de la rivière, de façon que le Niger déborda tellement cette année qu'il entra la nuit dans mon taudis et que je fus obligé de me retirer sur un arbre où j'ai resté presque un mois, en compagnie seulement de mon jeune nègre qui ne voulut pas m'abandonner, de mon chien et de deux singes que j'avais alors... J'ai pratiqué une petite cabane dans le tronc de l'arbre pour garantir des pluies qui sont pour lors très abondantes, mais cela n'aurait pas suffi pour me garantir de la mort si mon jeune nègre n'avait pas été tous les jours à la provision... c'est-à-dire qu'il allait chercher des masqua qu'on appelle en français blé de Turquie [maïs] ». Ce n'est qu'au bout de 29 jours qu'il est secouru par deux barques faisant route vers Galam.

En 1747, du Liron est envoyé en mission d'exploration à la recherche d'or sur la Basse Falémé. Mais l'or des légendes africaines se dérobe à l'avidité de la Compagnie et aux espoirs de du Liron.

Du Liron séjourne huit ans en Sénégambie, véritable exploit synonyme d'une nature, d'une santé exceptionnelle et d'une chance hors du commun. Il rentre en France en 1749, accompagné de plusieurs animaux dont un jeune lion qu'il offre à M. de Montaran. C'est en vain qu'il tente de faire venir deux jeunes domestiques africains : « Il en avait deux dont il était le maître et qui ne demandaient pas mieux que de passer en France. Il regrette surtout le plus petit qui s'appelait Amadis, qui est fort adroit, qui a beaucoup d'esprit et qui a le meilleur cœur du monde ».

A partir de 1751, du Liron s'emploie à retrouver un poste auprès de la Compagnie des Indes. Ses bons et loyaux services ont été reconnus, il obtient d'être nommé en Inde. Il arrive à Pondichéry le 13 juillet 1752. Ses quinze années de présence en Inde correspondent à une phase d'affrontements entre Français et Anglais qui s'achève par le triomphe de ces derniers.

En novembre 1752, le conseil supérieur de Pondichéry lui délivre un brevet de lieutenant d'infanterie et le nomme commandant de la forteresse de Lamperet, non loin de Pondichéry. En 1755, il demande son affectation au Bengale, alors éloigné du théâtre des affrontements. Son séjour à Chandernagor est heureux. Il en tire profits et plaisirs. Alors qu'il semble enfin « au sommet de la roue de la fortune », la guerre éclate avec l'Angleterre. Chandernagor est assiégée et capitule en mars 1757. Un vrai revers de fortune pour du Liron : « J'ai vu en un jour s'évanouir presque tous les fruits de mes travaux ». Il est fait prisonnier avec sa garnison. Le 1er novembre 1758, Lally-Tollendal, gouverneur des établissements français en Inde, le désigne parmi les officiers « qui se distinguèrent à la guerre par leur bravoure, capacité et bonne conduite ». Le 15 janvier 1765, du Liron écrit à sa sœur : « J'ai tout perdu, tout s'est évanoui ! La mort m'a enlevé ma chère épouse, le souvenir m'afflige, je ne m'en consolerai de la vie ! Les chagrins et les malheurs l'ont mise au tombeau et sa mort a entraîné celle de mon fils. J'ai failli mourir de chagrin et je n'en suis pas encore complètement rétabli. J'ai donc perdu dans le même temps ma chère épouse, mon fils, mon bien, mes amis, ma santé et peut-être mon emploi ». Il quitte Pondichéry le 4 octobre 1766, et arrive à Lorient le 4 juin 1767.

Après presque 24 années passées loin de la France, du Liron cesse de voyager. Il se remarie en juillet 1769, cette union donne naissance à un fils et une fille. Quatre années après son retour d'Inde, Gabrielle sa soeur, sans descendance, teste en sa faveur le château de Montivers situé en Ardèche.

Le portrait du capitaine a été longtemps conservé au château de Montivers. Il obéit à la tradition des portraits de lignées et d'apparat des grands dignitaires du régime. Du Liron debout, en livrée de la Compagnie des Indes, est présenté de trois-quarts, en légère contre-plongée, dans une posture masculine, altière, pleine d'assurance bien qu'un peu raide. D'un geste distrait, il tend une noix, symbole de l'intelligence, au petit singe. Un jeune domestique noir, richement vêtu, arborant turban à aigrette, perle à l'oreille et collier d'esclave le regarde dans un rapport codifié de dominé à dominant. Si les codes de représentation permettant d'affirmer le rang et la réussite sociale de l'homme de qualité, dans son acception du 18e siècle, sont respectés dans ce portrait, pour du Liron, le singe et la perruche, au-delà du symbole, sont bien réels. Quant au domestique noir, il s'agit probablement du souvenir de son cher Amadis, autant de rappels de l'attachement sincère qu'il lui portait et de son engagement auprès de la Compagnie des Indes.

La rareté de telles représentations, la présence de l'esclave et l'histoire personnelle du capitaine du Liron, archétype de l'aventurier, dont la vie est intimement liée aux activités de la Compagnie des Indes, en font une œuvre éminemment passionnante.

© B. Nicolas, F. Georges, musée de la Compagnie des Indes.


 

4/06/2020 - Eventail Les joueurs de Go

Chine, ateliers de Canton (?), province du Guangdong. Dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795), ou Europe (?), vers 1750-1770 pour la monture. Europe, vers 1750-1770 pour la feuille. Eventail plié. Bambou laqué rouge et doré, ivoire et écaille de tortue, rivure à tête de nacre, soie, feuille en peau peinte et dorée. H. 27 cm, L. 39,5 cm. Inv. 2017.15.1

Les brins de cet éventail sont en bambou laqué rouge orné d'un décor doré formant cartouche. Un poisson, une crevette et deux papillons voletant aux alentours y sont représentés. La tête en ivoire est rehaussée d'une plaque d'écaille brune. La feuille double en peau est ornée de plusieurs cartouches sur un fond vert à croisillons dorés. Les trois principaux cartouches comportent des personnages chinois tandis que les plus petits présentent différents objets : instruments de musique, céramiques, mais aussi paysages et fleurs.

Dans le cartouche central, quatre hommes sont réunis autour d'une partie de jeu de Go. Le décor de cet éventail a pu être reproduit à partir d'une feuille d'éventail chinois ou d'une porcelaine importés dans la première moitié du 18e siècle. Quelques indices trahissent une main européenne, notamment la manière de représenter la théière et le vase dans le cartouche de droite. Néanmoins, la première impression laisse l'observateur néophyte dans la croyance d'une fabrication chinoise que la monture en bambou, chinoise ou européenne, au décor de poisson et de crevette, vient renforcer.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

3/06/2020 - Char de procession

Inde, Bengale (?), fin du 18e siècle-début du 19e siècle. Ivoire sculpté et ciselé. L. plateau, 21 cm, l. 11 cm, H. 10 cm. Inv. 2010.1.1. Acquis avec l'aide du FRAM.

La pompe et le faste déployés lors des processions des princes indiens à travers les villes pour célébrer différents événements sont connus grâce à leur représentation picturale. Dans un enchevêtrement de pattes et de têtes, y sont invariablement représentés les éléphants transportant les princes, les personnalités de premiers rangs et les symboles du pouvoir tandis que sur les chameaux et les chevaux prennent place les forces armées. A leurs côtés figurent les fantassins et les archers. Des hommes tiennent en laisse des chiens et des tigres. Les dames sont soustraites à la vue des hommes, cachées dans leurs palanquins aux rideaux tirés. Des bœufs tirent des chars ornés de dais, à l'image de ce petit objet en ivoire. Aux 18e et 19e siècles, les Européens sont parfois conviés à participer à ces longues parades. Il s'agit d'affirmer le pouvoir du suzerain et d'afficher les alliances en place.

Cet attelage est escorté par cinq fantassins armés d'un poignard et d'un petit bouclier. Ce sont des cipayes, identifiables à leur longue tunique qui descend jusqu'aux talons. Ils forment le corps armé indien employé par la Compagnie des Indes auquel Dupleix eut recours dans la guerre franco-anglaise du Carnatic. Voyant tout l'intérêt de cette armée indigène, Robert Clive, le célèbre chef d'armée anglaise, ennemi de Dupleix, fait à son tour appel aux cipayes pour défaire les Français et imposer le pouvoir anglais en Inde. Leur présence aux côtés du char laisse supposer que le personnage assis sous l'auvent est un dignitaire anglais ou français.

Cet ensemble est le vestige d'un cortège complet, aujourd'hui dispersé. Il témoigne de l'immixtion des Européens dans les affaires politiques indiennes au 18e siècle, que le « nababisme » de Dupleix et de Clive ont élevé au paroxysme de l'ingérence politique.

Militaire accompli, « Clive of India » est également collectionneur d'art indien. Parmi les objets qu'il rapporte d'Inde en 1767 se trouvent quelques figurines d'une semblable procession. Sans doute lui rappellent-elles Murshidabad, capitale du Bengale, où ces objets étaient réalisés et où il a régné tel un nabab.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

2/06/2020 - Caraco de femme en indienne

Inde, côte de Coromandel pour l'Europe pour le textile, confection du caraco en Hollande (?), vers 1780. Toile de coton peinte et teinte par mordançage et réserve. H. 65 cm, l. 42 cm, 80 cm avec les manches. Cachet de l'United East India Company sur l'un des panneaux. Inv. 2010.5.1.1 et 2. Acquis avec l'aide du FRAM et du FRAR.

Ce caraco est réalisé dans une toile de coton extrêmement fine, peut-être une toile percale réputée parmi les plus fines au 18e siècle. La qualité de tissage des toiles de l'Inde se mesure en conjons, « c'est-à-dire au nombre de fois où 120 fils de chaîne se présentent dans la largeur » (G. Jouveau-Dubreuil). Plus le nombre de conjons est important, plus la toile est fine. Le naturaliste Anquetil Duperron note : « Le nombre des conjons fixe la finesse et le prix des mouchoirs et, en général, de toutes les toiles de la côte ». L'équité presque atteinte entre les fils de chaîne au nombre de quarante et les fils de trame au nombre de trente-huit répond aux recommandations de Georges Roques, agent de la Compagnie des Indes en charge du textile en Inde à la fin du 17e siècle : « On choisit pour le blanchissage des [toiles] fortes et plus serrées, au contraire pour la peinture, celles qui sont molles et moins battues. Il faut les choisir mollettes et de bon coton, c'est-à-dire que la chaîne ne soit pas bien torse et corresponde en égalité à la trame pour rendre la toile plate et bien unie afin que le moule s'applique à plein et que la fleur ne soit point crevassée ».

La coupe particulière du caraco, avec sa taille haute et son absence de couture aux épaules, évoque les éléments de costumes populaires de la fin du 18e siècle en Hollande.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

1/06/2020 - Eventail cartel d'attente

Chine, ateliers de Canton (?), province du Guangdong. Dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795), vers 1780 (?). Eventail brisé. Ivoire découpé repercé, rivure en métal. H. 18cm, L. 32 cm. Inv. 2011.4.2. Acquis avec l'aide du FRAM.

Les éventails présentant un cartouche ou « bouclier » indiquent clairement qu'ils sont dévolus à l'export. Ici, le cartel d'attente est resté vierge de toute peinture. Cet éventail permet de voir l'état dans lequel ces objets étaient proposés à la vente à Canton. L'acheteur pouvait, in situ, solliciter une peinture de son choix, parmi certains modèles où dominent les représentations de pagodes comme celle de Nankin, ou alors emporter l'éventail en Europe pour qu'il y soit peint.

Le repercé de l'éventail forme une fine grille losangée rythmée par deux grands motifs circulaires et le cartel en forme de bouclier. Le sommet des brins est repercé d'un motif récurrent des années 1780-1790, identifié par les uns comme un chrysanthème et par les autres, un soleil. Le panache offre lui aussi une ornementation en relief de roses sur fond de feuilles, commune à de nombreux éventails d'exportation.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

29/05/2020 - Les marchands chinois

Chine, Macao, Canton ou Hong-Kong (?), vers 1825. Aquarelle sur papier. H. 32 cm, L. 41 cm. Inv. 2009.1.1.1 et 2009.1.1.2. Acquis avec l'aide du FRAM.

Outre les paysages et les sites remarquables de la rivière des Perles, gouaches et aquarelles issues des ateliers des ports où sont présents les Occidentaux se focalisent sur la reproduction des thèmes suivants : méthodes de culture, fabrication et ventes des marchandises chinoises (thé, soie, porcelaine, galeries de portraits chinois, demeures de mandarins, scènes de rue et du négoce, fleurs et oiseaux et enfin représentations de la flotte chinoise).

Dessins et aquarelles exécutés sur le motif étaient ensuite reproduits grâce à la technique de l'aquatinte. Diffusées sous forme de recueil par des éditeurs spécialisés dans le domaine du voyage, ces images offrent une vision édulcorée, voire fantaisiste de la Chine. La vision lénifiante véhiculée par ces séries est de nature à satisfaire le client européen.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

28/05/2020 - Poire à poudre

Noix de coco, métal, fin du 18e siècle-début du 19e siècle. Inv. 2019.4.1. Don de l'Association des Amis du Musée de la Compagnie des Indes.

Comme de nombreux objets naturels rares, curieux, provenant de pays lointains, les noix de coco qui parviennent en Europe à partir du 15e siècle, font leur entrée dans les cabinets de curiosités ou sont parfois serties dans des montures d’orfèvrerie, dans une mise en scène de la fascination des ailleurs. Elles témoignent également de la présence des Européens, partis à la recherche des épices, dans l’aire marine indo-malaise d’où sont originaires les cocotiers.

Ramenées par les marins, elles deviennent l’objet d’un artisanat populaire qui exploite les propriétés naturelles du fruit afin de les transformer, principalement, en poire à poudre ou en gourde.

Certaines ont pu être directement sculptées par d’habiles marins pendant les calmes plats des longs temps de voyage, d’autres ont été confiées à des mains expertes pour un travail élaboré de sculpture.

La forme et les trois petites marques, formées par les « tiges » reliant la noix au cocotier, ont naturellement conduit les artisans à les agrémenter souvent d’une paire d’yeux et d’un bec pour évoquer un animal fantastique comme c’est ici le cas. Une monture métallique, reliée au bec, vient sertir la noix de coco. Le bec dispose d’un système de fermeture à clapet mécanique monté sur ressort. La noix a été sculptée en plusieurs compartiments ourlés d’une petite cordelette sculptée et ornés d’un décor de palmes et de plumes. Dans deux des grands compartiments figurent deux perroquets, l’un de profil, l’autre de face déployant ses ailes. Ce décor, d’une belle qualité, évoque plutôt le travail d’un professionnel.

© B. Nicolas, F. Georges, musée de la Compagnie des Indes.


 

27/05/2020 - Jonque

Anonyme, Chine, Ateliers de Hong-Kong (?), seconde moitié du 19e siècle. Huile sur toile. H. 45 cm, L. 60 cm. Inv. 2009.4.1.1 et 2009.4.1.2. Acquis avec l'aide du FRAM.

Cette paire d'huiles sur toile représente une jonque dans le gros temps effectuant une manœuvre de réduction de voilure. Il s'agit de représentations typiques des ateliers de Canton ou de Hong-Kong. La maîtrise de la représentation de la jonque, des éléments marins, l'abondance de détails dans le traitement du gréement sont autant d'éléments évoquant l'entourage du peintre Hingqua, actif entre 1850 et 1880.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

26/05/2020 - Poids Ashanti

Fonte, Inv. ML 216

L'or africain est très convoité par les Européens. Il fait rêver les directeurs des différentes compagnies en poste sur les côtes d'Afrique de l'Ouest : en Sénégambie, le « Pays d'or », à Tombouctou au Soudan jusqu'au port d'El Mina dans le Golfe de Guinée.

L’or Akan a fait d’El Mina un des ports les plus disputés par les nations européennes dans le golfe de Guinée. A leur installation, les Portugais traitent avec des royaumes côtiers, les Akwamu, les Denkira. En 1680, à Kumasi, Osei Tutu, venu du nord du pays, rassemble les différentes populations Akan dans le royaume Ashanti. Contrôlant les routes et la distribution de l’or au nord et au sud de Kumasi, l’hégémonie Ashanti s’étend sur quatre cents kilomètres du nord au sud et sur deux cents kilomètres de l’est à l’ouest. Elle contrôle désormais le port d’El Mina, où elle commerce avec les Portugais, les Anglais et les Hollandais.

Les poids à peser l’or résument toute l’organisation et l’activité du royaume. Le commerce avec le monde musulman transparaît par les motifs non figuratifs, la présence des européens est signifiée par de petits personnages, figurines et miniatures d’objets étrangers, les proverbes réglant la société Akan sont représentés par des symboles figuratifs et zoomorphes.

A Kumasi, les orfèvres occupent un quartier particulier dans la capitale et produisent les riches bijoux de la cour portés lors des cérémonies. Le roi est alors précédé des laveurs d’âmes qui tiennent devant eux de larges disques d’or dont la fonction est de purifier l’âme. Le roi trône sur son siège d’or, fédérateur des Ashanti, et insigne de la royauté.

Cet or des légendes africaines, qui a fait l'objet de tant de quêtes, se dérobe pourtant toujours à l'avidité des compagnies des Indes.

© B. Kowalski, B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

25/05/2020 - Plat kraak

Chine, dynastie Ming, période Wanli (1573-1620). Porcelaine à décor bleu sous couverte. D. 37 cm. Inv. 2012.12.1.

C'est par un processus lent et empirique, qui s'étend sur plusieurs millénaires, que les céramistes chinois achèvent de mettre au point la technique de fabrication de la porcelaine au 9e siècle de notre ère. Le kaolin, son composant essentiel, est resté méconnu de l'Europe jusqu'au début du 18e siècle.

Le kaolin est mélangé à une pierre blanche fusible et feldspathique : le petuntse. Tous deux sont finement broyés puis brassés avec une eau très pure. La pâte obtenue est mise en forme par moulage, modelage ou au tour de potier. Les objets ainsi réalisés (le cru) sèchent longtemps avant d'être trempés dans la couverte ou glaçure. Cette couverte, très liquide, est composée de petuntse, de fondants, de chaux et d'alumine. Suit une cuisson de plusieurs jours (jusqu'à 19) au grand feu, élevé à 1350 °C. Cette très haute température, obtenue dans des fours de brique, constitue le deuxième secret de la fabrication de la porcelaine. Contrairement aux argiles, le kaolin porté à ces températures se vitrifie jusqu'à devenir translucide. Sous l'action de la chaleur, cru et couverte fusionnent révélant le caractère immaculé et brillant de la porcelaine.

A partir de la dynastie Ming (1368 à 1644), les artisans chinois maîtrisent l'utilisation d'oxydes et d'émaux vitrifiables pour créer des décors. L'oxyde de cobalt, généralement posé sous la glaçure, produit un bleu profond à la cuisson. Les porcelaines au décor bleu se détachant sur un fond blanc brillant à l'incomparable velouté sont baptisées « bleu et blanc » ou Ming. Elles connaissent un véritable succès auprès de la cour de l'empereur et des pays asiatiques tributaires. Le Moyen-Orient est également séduit par cette remarquable production. Les ateliers chinois adaptent formes et iconographies aux besoins spécifiques de chacun des commanditaires. A partir du 16e siècle, les caraques portugaises se chargent à leur tour de « bleu et blanc ». En Europe, elles sont dénommées porcelaine Kraak en référence aux navires marchands portugais, les caraques.

Ce grand plat à décor de bleu sous couverte est orné, sur l'aile, d'un décor traditionnel à compartiments où alternent symboles bouddhiques et fruits. La scène centrale de l'oiseau attrapant un papillon est typique de la seconde moitié du 16e siècle, période d'essor de cette céramique d'exportation vers l'Europe.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

22/05/2020 - Fauteuil orné de divinités et de figures mythiques hindoues

Inde – Tamil Nadu (Pondichéry ?), vers 1820. Bois et ivoire. Dimensions : H. 151 cm ; l. 64 cm ; P. 64 cm. Inv. 2011.5.1

A partir des dernières décennies du 18e siècle, les Européens construisent un savoir touchant les religions et les courants philosophiques indiens et commencent à dessiner les monuments indiens. Reproduits sous forme de gravures, notamment dans Monuments anciens et modernes de l’Hindoustan, publié par Louis Langlès en 1817, ces travaux servent de répertoire aux artisans Indiens qui développent, à destination des colons européens, un mobilier inspiré des temples du Sud de l’Inde.

Au centre du dossier, à l’avant, figure le dieu Krishna jouant de la flûte. La traverse supérieure est ornée de la représentation de la naissance de la déesse Laksmî, émergeant de l’Océan de lait, sacrée souveraine et ointe d’eau pure par les éléphants. Des yâlî bondissants, monstres mythiques, tenant de l’éléphant et du félin, ornent les côtés du dossier, les pieds et les accotoirs. Ces derniers s’achèvent par des têtes de léogriffes. La forme des pieds, avec de grands yâlî reposant sur des éléphants est directement inspirée des piliers d’une des salles du temple Sri Meenakshi à Madurai (Tamil Nadu) dessiné en 1780 par l'Anglais Blackader et reproduit dans l’ouvrage de Louis Langlès.

Le fauteuil a fait l'objet d'une restauration en 2018, avant d'être exposé en 2020. L'une des équerres maintenant les pieds à l'assise était brisée, une autre était déformée. Ces dégradations ne permettaient pas une posture stable de l’objet. Le restaurateur a repositionné les pieds et en a assuré une fixation solide.

L'objet, très empoussiéré, est désormais nettoyé. Les petits éléments d'ivoire figurant les défenses d'éléphants, dont la fixation était défaillante, sont aujourd'hui solidaires de l'ensemble.

Ce fauteuil Tchoultry trône, depuis février, dans une des vitrines du musée consacrées à l'Inde.

© B. Nicolas, F. Georges, musée de la Compagnie des Indes.


 

21/05/2020 - Quatre panneaux de papiers peints représentant la fabrication de la porcelaine

 Chine pour l’Europe, 18e siècle (vers 1770-1790), peinture, papier, pigments colorés. N° 1 L. 325 cm x l. 93 cm ; N° 2 : L. 325 cm x l. 93 cm ; N° 3 L. 325 cm x l. 72 cm ; N° 4 L. 235 cm x l. 85 cm. Inv. 2018.5.2. 1-4. Achat avec l’aide du FRAM Bretagne.

Les papiers peints, à décor de personnages, de ramages, d’oiseaux et de fleurs, figurent en petite quantité dans toutes les cargaisons des navires en provenance de Chine.

Ils sont dits à fond argent, or, azur ou azur et blanc. Deux grandes catégories de décors de papiers peints ont donc été importées de Chine par les Européens : ceux à motifs de personnages dans des architectures chinoises, dits à motifs de pagodes ou de magots et ceux à motifs d’oiseaux, de fleurs, de fruits ainsi que d’arbustes fleuris. Comme les gouaches et aquarelles reproduites en série sous forme d’albums, certains papiers peints dépeignent les méthodes de culture et de fabrication des trois principales marchandises chinoises : thé, soie et porcelaine.

 

Ces représentations offrent une vision édulcorée voir fantaisiste de la Chine. Elle y est dépeinte sous les traits d’un pays paisible, où les êtres évoluent gracieusement au rythme des fêtes et des visites de délégation, dans de luxueuses et improbables architectures au sein d’une nature ordonnée et amie. Les séries consacrées à la porcelaine sont édifiantes à ce sujet. Si le processus de fabrication est décrit avec justesse : machines hydrauliques, pétrissage avec les bœufs, méthodes de transport des porcelaines crues sur de longues et fines planches relevant de l’exercice d’équilibriste, forme des fours, etc., sont autant d’éléments documentaires, l’environnement est, quant à lui, parfaitement fantasmagorique. Il suffit, en effet, de penser au récit du Père d’Entrecolles, qui a visité au 18e siècle, le grand centre de production de la porcelaine d’exportation, la ville de Jingdezhen. C’est en réalité, une ville d’un million d’âmes, qui a toutes les caractéristiques d‘une ville proto-industrielle. Néanmoins, la vision lénifiante véhiculée par ces séries est de nature à satisfaire le client européen.

Le journal (1748-1758) du marchand Duvaux, marchand-bijoutier ordinaire du Roy, enseigne qu’une partie de ces papiers peints servait à la fabrication de paravents ou d’écrans tandis que les grandes feuilles de papiers peints étaient associées dans des boiseries à des textiles asiatiques : soies de Chine ou indiennes des Indes pour composer des décors muraux.

Il s’agit, ici, d’un ensemble de quatre panneaux de papiers peints décrivant une partie du processus de fabrication de la porcelaine. La fabrication de la pâte, concassage, rinçage, pétrissages, etc., est bien documentée, le tournage des pièces, également, ainsi que la cuisson des porcelaines dans les grands fours en forme de ruche ancienne. Il manque, malheureusement, la partie relative à l’émaillage des porcelaines. Ces quatre papiers peints ne sont pas sans rappeler l’album du marquis de Robien comprenant 26 gouaches, représentant la fabrication de la porcelaine chinoise, conservé au musée des Beaux-arts de Rennes.

Ces quatre papiers peints présentent différentes étapes de la fabrication des porcelaines chinoises dont le musée possède un important corpus. Compte-tenu du monopole de commerce vers la Chine, détenus par les différentes compagnies des Indes, ces papiers peints ont été obligatoirement ramenés par l’un des vaisseaux d’une compagnie des Indes, peut-être même la française. Dans ce cas, ils ont pu être vendus à Lorient. Ils sont également un très beau témoignage du goût pour la chinoiserie qui se développe à partir de la fin du 17e siècle.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes. 

 


 

20/05/2020 - Bouteille au sigle de la VOC

Japon, fin du 17e-début du 18e siècle. Porcelaine, bleu de cobalt sous la couverte. H. 25 cm. Inv. 2011.20.1.

Les archives de la Compagnie des Indes néerlandaise, la VOC, indiquent avec précision que le premier achat de porcelaine japonaise date de 1650 et le dernier de 1757. Pendant ce siècle, la VOC a commandé 1 233 418 céramiques.

Dans un premier temps, elle a ordonné la copie des « bleu et blanc chinois ». Parmi cette production, figurent des objets marqués du sigle de la VOC qui ne sont que très exceptionnellement réalisés en décor polychrome.

Cette bouteille piriforme est ornée d'un décor couvrant de rinceaux feuillagés au centre duquel un médaillon circulaire est timbré du monogramme de la VOC (Verenigde Oost-Indische Compagnie : Compagnie unifiée des Indes néerlandaise).

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes.


 

19/05/2020 - Fragment d’indienne, élément d’une garniture de lit ?

Inde pour l'Europe, 18e siècle. Toile de coton, 33 x 26 fils au cm², peinte, teinte par mordançage et réserve. H. 47,5 cm, L. 111,5 cm. Inv. 2006.1.1.

La forme de ce fragment, réalisé avec plusieurs morceaux d'une même toile cousus ensemble, évoque une partie de la garniture supérieure d'un lit à baldaquin. Les motifs forment un décor de fleurs et de feuillages bleus, rouges et blancs sur fond rouge inscrit entre deux bandes de rinceaux à fleurs sur fond blanc. Visualisée verticalement, cette indienne présente un décor de grosses rayures rouges entre de fines rayures blanches. Est-elle à mettre en relation avec la description d'indiennes figurant dans les diverses dispositions des marchandises prohibées saisies par les fermes de Paris (les douanes) jusque vers 1780 et expédiées à Lorient pour être vendues à l'étranger ? Ces catalogues imprimés mentionnent régulièrement les « toiles peintes Calencas […] à fond vert, rouge, très brun ou blanc, à ramage rouge ou à fond blanc et dessin varié de couleurs ou rayées fond bleu ou vert ».

© B. Nicolas, F. Georges, musée de la Compagnie des Indes.


 

18/05/2020 - Plat en marqueterie de nacre

Inde, région du Gujarat (?), fin 16e-début 17e siècle. Marqueterie de nacre du coquillage turbo marmoratus, cuivre. D. 23 cm, H. 3,8 cm. Inv. 2016.1.1. Achat avec l’aide du FRAM Bretagne.

Polie, la nacre du coquillage burgau – pêché sur les côtes ouest de l'Inde, des Philippines et d'Indonésie – souvent rose ou bleutée, révèle une matière intense, translucide, brillante, aux reflets irisés changeants. Taillée en écaille, elle permet de réaliser des objets raffinés aux coloris vibrants. A l'origine, ces objets sont réalisés à l'intention des cours indiennes, dont l'opulence, le faste et la volonté ostentatoire, s'incarnent parfaitement dans ces objets somptueux. Très vite, les riches Portugais établis en Inde, à Goa notamment, achètent ou passent commande d'objets semblables aux artisans du Gujarat (Cambay, Ahmedabad, Surat) et du Sind (aujourd'hui sud Pakistan), spécialisés dans cette production.

Parvenus au Portugal, ces objets sont vendus dans quelques boutiques, situés dans la Rua Nova de Lisbonne et spécialisées dans le commerce de luxe, en provenance des comptoirs portugais. En 1529, le roi François Ier y fait l'acquisition d'un calice marqueté à feuillages de nacre.

Offerts aux trésors des institutions religieuses ou collectionnés par les grands aristocrates, ces objets reflètent la fascination envers le luxe oriental, l'un des moteurs qui a poussé les Européens vers l'Asie. Ce plat en est un exemple. Il est l'un des éléments caractéristiques des chambres des merveilles dont le succès perdure jusqu'au 18e siècle, auprès d'un nombre toujours plus grand de collectionneurs, grâce à l'arrivée des objets via les bateaux des compagnies des Indes.

© B. Nicolas, musée de la Compagnie des Indes


 

Journée nationale pour la mémoire de l'esclavage

10 mai 2020, 15ème journée nationale des mémoires de l’esclavage, des traites et leurs abolitions, ensemble avec la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, nous disons « c’est notre histoire! »

Rendez-vous sur www.memoire-esclavage.org

Le musée de la Compagnie des Indes s’associe à la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et publie, cette semaine, des œuvres qui témoignent de cette histoire, notre histoire.

#10mai #PaOubliye #FME #Cestnotrehistoire #Patrimoinesdechaines

17/05/2020 - Slave Trade

John Raphael Smith, d’après le tableau de Morland Execrable Human Traffic, 1791.

Les premiers dessins et gravures illustrant la traite humaine ont d’abord été publiés dans les récits de voyages puis par les abolitionnistes à l’intérieur de livres ou brochures spécialisés. C’est à George Morland, peintre anglais, que revient l’honneur d’avoir réalisé la première œuvre picturale à portée moralisatrice dénonçant clairement l’horreur de la traite humaine.

Execrable Human Traffic, est exposé à la Royale Academy de Londres en 1788. Deux ans plus tard, Morland présente à la Society of Artists un second tableau, pendant du précédent, intitulé African hospitality. Au même moment la reproduction gravée du premier tableau, intitulée Slave trade, par John Raphaël Smith est déjà disponible.

Le premier tableau de Morland est l’illustration d’un poème de son ami William Collins dont la préface mentionne : « Pénétrée de l’idée établie sur les principes immuables des lois de la nature, qu’un homme ne peut violer les droits d’un autre homme de manière plus manifestement honteuse qu’en le vendant ou en l’achetant contre son gré, l’auteur a exprimé ses sentiments dans le projet d’un tableau montrant la cruelle invasion des terres, berceau de ces pauvres Africains et il l’a proposé à un peintre reconnu pour sa suprême habileté à rendre les simples beautés de la nature : le nom de Morland justifie amplement cette allégation. A partir de ce projet et de quelques strophes du poème qui suit, Mr. Morland a créé son tableau décrivant l’exécrable trafic pratiqué par les Européens sur la côte des esclaves ; les mérites en frapperont tous les connaisseurs qui auront vu l’admirable estampe gravée d’après cette toile par un artiste au talent universellement reconnu, Mr. J. R. Smith, de King-Street, Covent Garden » ( in Hugh Honour, L’Image du Noir, NRF, Gallimard, 1989, Tome 1, p.66)

Les vers du poème de Collins «sont à l’origine de l’image type associée à la traite et permettent à Morland de résumer les descriptions littéraires hétérogènes dans une composition picturale singulière. Il a pu fort bien lire également des informations publiées ailleurs car la campagne abolitionniste avait déjà suscité un flot d’articles, de brochures de livres divers – dont on peut citer plus de cent titres entre 1787 et 1789. […] L’Execrable Human Traffic, quand il fut exposé pour la première fois, portait en sous-titre The Affectionate Slaves. Face aux Européens bien vêtus mais brutaux, les Africains à demi nus, qui manifestent des émotions "naturelles ", reflètent les idées en vogue sur le " bon sauvage " qui seront reprises et développées dans le second tableau qui lui servait de pendant. […] Mais African Hospitality et plus évidemment encore Execrable Human Traffic sont des œuvres essentiellement didactiques et non des peintures " à sensation " ; elles suivent le courant moralisateur contemporain suscité, entre autres, par Diderot. En fait, elles possèdent précisément les qualités, exaltées par le théoricien anglais Daniel Webb, de ces peintures qui "plongent l’âme dans la douce pitié envers la misère humaine…inclinent l’esprit en faveur de la société …et nous poussent à des actions grandes et généreuses". » (H. Honour, L’Image du Noir, p. 70).

Morland réalise son tableau en pensant à sa traduction en gravure à l’intention de la «clientèle plus nombreuse, et socialement plus diversifiée, des amateurs de gravures. Et ce public-là incluait les classes moyennes où se recrutait le gros des abolitionnistes ». (H. Honour, L’Image du Noir, p. 72).

Une version française de la gravure de Smith est publiée en France en 1794 avec pour titre « Traite des nègres » et l’inscription : « ce vil métier a été aboli par la Convention Nationale ». La Société des Amis des Noirs, inspirée des sociétés abolitionnistes américaines et anglaises, est créée en France par Pierre Brissot de Warville en 1788. Son objectif, outre l’abolition de la traite humaine, se focalise aussi sur l’abolition de l’esclavage promulgué une première fois en en France en 1794.

Cette gravure, par son caractère didactique, sa portée symbolique, sa place dans l’histoire de l’abolition de la traite et de l’esclavage, est pertinente au sein des collections du musée de la Compagnie des Indes.

Rappelons que l'esclavage a été définitivement aboli en France en 1848, et déclaré crime contre l'humanité en 2001.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

16/05/2020 - Carte des Isles Saint Domingue dressée en 1722 pour l’usage du Roy

Amsterdam ca. 1745, Covens J. Mortier, H. 48,5, L. 61, 5 cm.

Cette carte détaillée de l’île de Saint-Domingue correspond à la partie administrée par la Compagnie des Indes jusqu’en 1720. En ayant racheté pour six millions de livres le monopole du commerce des Noirs de l’ancienne Compagnie de Saint-Domingue, la Compagnie s’est engagée à y transporter 30 000 captifs pendant quinze ans. C’est ainsi que la moitié des vaisseaux négriers de la Compagnie se dirigent principalement vers le Cap Français ou Léoganne, où elle entretient plusieurs agents pour son commerce.

La carte fait écho à cet extrait d’archives du Service Historique de la Défense (SHD) :

Mémoire de la Compagnie des Indes pour servir d’instruction au Sieur Le Fevre, Capitaine du Vaisseau la Driade, appartenant à la Compagnie pour le voyage qu’il va faire à Juda sur les côtes de Guinée. [Départ Lorient pour Gorée puis Juda, puis Leoganne, Saint-Domingue et retour à Lorient] ; Paris le 9 juin 1725

« …Le Sieur Derigoin [directeur de la Compagnie à Juda] doit lui composer sa cargaison de noirs le mieux assortis qu’il lui sera possible [...], la Compagnie lui recommande d’en embarquer le plus qu’il pourra et d’en avoir un très grand soin pendant la traversée, de les faire laver souvent, avec de l’eau et du vinaigre afin que la maladie ne se mette point dans son bord. Il est de son intérêt ainsi que de celui de ses officiers d’y donner toute leur attention par rapport à la gratification qui a été réglée pour les nègres qu’ils remettront aux îsles françoises. …. » [...]

« Il mettra à la voile aussitôt qu’il aura embarqué les nègres de sa cargaison, et que ses expéditions lui auront été remises, il fera route en droiture pour Léoganne partie du Nord Coste de Saint-Domingue sans relâcher au Cap François à moins d’un cas indispensable […].»

« Le sieur Ménage est pareillement chargé de lui procurer sa cargaison de retour en sucre, Indigo et autres marchandises qu’il jugera convenable. »[…]

« La Compagnie charge pareillement le sieur Le Fèvre de rapporter deux certificats de Léoganne, un de la quantité des noirs qu’il aura introduite, et l’autre pour justifier que sa cargaison procède des fonds de la vente de ses nègres au cas que le sieur Le Fèvre manque de rapporter ces deux certificats, la Compagnie le privera de toute gratification et de la moitié de ses appointements. »

Fait à Paris le 9 juin 1725

(Service Historique de la Défense, Lorient, 1P 278, liasse 3, doc 8)

La Compagnie des Indes est installée dans la partie Ouest de l’île Saint-Domingue correspondant aujourd’hui à Haïti, la partie Est est occupée par l’Espagne. Repère de flibustiers au 17e siècle, elle connaît au 18e siècle, l’essor des plantations de sucre, de café et de coton sous l’action des colons. En 1788, la population est estimée à 455 000 habitants dont plus de 405 000 personnes sont des esclaves.

A la Révolution française des voix s'élèvent contre l'esclavage, notamment par l'intermédiaire de la Société des Amis des Noirs, créée en 1788. Ces débats s’enveniment à Saint-Domingue. En 1791, à Bois-Caïman des esclaves se révoltent et entraînent avec eux une vague d’insurrection sur le territoire. Cette révolution suscite de vifs débats à l'Assemblée législative de Paris. Ils aboutissent, en 1794, à une abolition de l'esclavage sur l'ensemble des colonies.

L'affranchi Toussaint Bréda, plus connu sous le nom de Toussaint Louverture, prend peu à peu le contrôle de la partie Ouest de Saint-Domingue, et organise la remise en marche de l'économie. Il promulgue en 1801 une constitution autonomiste. En représailles, Napoléon Bonaparte charge une expédition militaire de reprendre le contrôle de l'île. Après d'âpres combats, Toussaint Louverture se rend en mai 1802. Quelques mois plus tard, réalisant que l'expédition napoléonienne a pour principal objectif de rétablir l'esclavage, les anciens esclaves, réunis sous l'autorité de Dessalines, s'insurgent à nouveau et créent le premier drapeau haïtien, bicolore bleu et rouge, inspiré du drapeau français dont le tiers blanc est arraché. Ses troupes imposent la capitulation du Cap en novembre 1803, et, le 1er janvier 1804, il redonne son nom indien à Haïti (Ayiti) et proclame la République. La première république noire libre du monde est née.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

15/05/2020 - Danse des esclaves

Dutertre, vers 1850.

Deux grands types de traite d’esclaves étaient pratiqués par la Compagnie des Indes :

  • La traite volante pour laquelle les navires restaient au large dans l’attente des signaux de fumée de courtiers à terre qui signifiaient la présence de captifs. Les esclaves étaient conduits à bord des vaisseaux par des canots.

  • La traite dans les comptoirs ou loges, où les esclaves provenant de l’intérieur des terres étaient réunis dans les captiveries dans l’attente de l’arrivée des navires et de leur départ vers les colonies.

La Compagnie employait pour son activité négrière des vaisseaux qui avaient déjà servi pour le commerce d’Asie. Celui-ci exigeait des navires à fort tonnage, pourvus de moyens défensifs. Ces vaisseaux étaient donc plus grands, plus lents et nécessitaient un équipage plus nombreux que ceux des armateurs privés. L’entassement des captifs à bord des vaisseaux de la Compagnie des Indes était moins important que celui à bord des navires des armateurs privés. Il est estimé d’un à deux hommes par tonneau alors qu’il était de 2,5 hommes par tonneau à Nantes au 18e siècle.

La traversée de l’Atlantique durait un mois et demi environ, le passage vers les Mascareignes quant à lui durait environ trois mois et était plus meurtrier. Le taux de mortalité à bord des vaisseaux était variable et dépendait de la durée de la traversée et des conditions de mer.

Promiscuité, manque d’hygiène, maladies, mauvais traitements, cruauté parfois, caractérisaient ces traversées. Les hommes étaient mis aux fers deux à deux à l’avant du navire afin d’étouffer toute tentative de révolte. Ils étaient entassés, couchés sur le côté pour limiter au maximum l’encombrement. A l’arrière, les femmes et les enfants pouvaient bouger librement. De temps à autres, les hommes étaient conduits sur le pont pour y avoir une « activité », les hommes d’équipage les obligeaient ainsi à danser. Ces conditions de vie abominables entraînaient une mortalité importante avec une moyenne 14,5% de décès parmi les captifs pour les campagnes de traite lorientaises.

Afin d’être présentés en meilleure santé aux colons, une escale était pratiquée avant la vente pour "rafraîchir" les captifs. L’Etat-major des vaisseaux touchait une gratification pour chaque esclave vivant introduit dans les colonies, d’où l’intérêt de les maintenir en "relative bonne santé". Des vivres frais, de meilleures rations, de l’exercice physique, permettaient à ceux qui avaient eu la chance de survivre d’être présentés en meilleure santé au moment de leur vente aux colons.

La France déclare la traite illégale en 1817 puis abolit l’esclavage en 1848.

Depuis la loi du 21 mai 2001, La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du 15e siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

14/05/2020 - Les marchandises de traite

La lecture des archives liées à la traite humaine en Afrique permet de connaître très clairement la nomenclature des objets que les agents de la Compagnie des Indes proposaient au 18e siècle en échange de la livraison de captifs. De grandes catégories d’objets se distinguent : les armes (fusils, pistolets, poudre, sabres, couteaux, haches), les monnaies, l’argent ouvragé, les ustensiles de traite (chaînes, cadenas, grelots, fers), les ustensiles domestiques (bassines de cuivre, cuillers), les objets liés à la parure (corail, ambre, cornaline, verroterie, cristaux, peignes, miroirs), les cauris, le papier, le fer, l’eau de vie, le miel et enfin les textiles. Les armes et surtout les textiles y prennent une place prépondérante. Le prix des captifs variait selon les lieux et les époques, mais aussi selon le sexe, l’âge, la constitution et l’état de santé du captif. Les hommes jeunes et robustes étaient recherchés prioritairement.

Armes de traite

De la fin du 15e siècle, avec l’arrivée des Portugais sur les côtes africaines, jusqu'au milieu du 20e siècle, les armes à feu échangées en Afrique restent inchangées. Il s'agit majoritairement de fusils, de mousquetons, et plus rarement de pistolets. Elles servent à la chasse, à la guerre ou lors de certaines cérémonies traditionnelles. Les fusils de traite ne nécessitent que peu d'entretien, et permettent l'usage de la poudre et de projectiles hétéroclites (grenailles de fer, balles coulées en plomb). Les armes de traite sont une création de la civilisation occidentale, à des fins commerciales à une époque où l'Europe a un besoin croissant de marchandises pour alimenter ses comptoirs en Afrique, en Amérique et en Asie. Elles sont fabriquées, spécifiquement, à Tulle, puis Saint-Étienne, avant que Liège ne prennent la suprématie sur cette production après les guerres napoléoniennes. Claude Gaier, spécialiste de l'armurerie liégeoise, en dresse un aperçu : « Leur définition est malaisée car elles ressemblent, par la forme, à certaines armes militaires […]. Avant tout elles se singularisaient par leur qualité douteuse voire franchement mauvaise […] allant du niveau moyen à celui de pacotille. ». Cette qualité médiocre garantissait aux Européens de conserver la supériorité militaire sur le terrain. Pendant longtemps les armes de traite ont été peu considérées par les ethnologues et historiens. Elles font pourtant partie, au même titre que les armes traditionnelles, de la mémoire des peuples d'Afrique.

Textiles

En 1686, les producteurs de textile français obtiennent un arrêté de prohibition qui ordonne jusqu’en 1759, l’interdiction totale de la fabrication, du commerce et de l’usage des toiles de coton imprimées, les Indiennes, en France métropolitaine. La compagnie des Indes est autorisée à poursuivre son commerce des cotons colorés et imprimés à la seule condition de les ré-exporter hors de France. Les toiles de coton simplement teintées ou celles à rayures, à carreaux ou à motifs de fleurs ainsi que certaines étoffes à armure mixte comme les soucis se voient interdire le territoire français. Ce sont ces mêmes étoffes que les armateurs négriers viennent acheter à Lorient et ceci jusqu’à la disparition de la Compagnie des Indes. Les inventaires des ventes de la Compagnie des Indes conservés à partir de 1765 indiquent sans ambiguïté la nature des achats réalisés par certains amateurs négriers nantais. Il s’agit avant tout de Salampouris, de guinées de la Côte et de guinées de Mazulipatam, de guingams, de soucis et de cotonis.

La Compagnie trouve dans le commerce avec l’Afrique et plus particulièrement celui de la traite humaine, avec son extension en Amérique, l’opportunité extraordinaire de résoudre les contradictions de la politique mercantiliste. En absorbant les textiles prohibés indiens, la traite africaine permet l’improbable équation qui consiste d’une part, à maintenir l’équilibre financier de la Compagnie des Indes en lui permettant de continuer à importer les textiles indiens, tout en protégeant, d’autre part, l’industrie textile française.

La traite Atlantique est généralement présentée comme une activité de commerce triangulaire, entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Pourtant, aux 17e et 18e siècles, par le truchement de la Compagnie des Indes, de son port d’armement et de vente que fut Lorient, de ses comptoirs et aires d’activités en Inde, ce sont bien quatre continents qui ont pu se trouver impliqués dans la traite de l’esclave africain.

© B. Nicolas, P. Dubrunfaut, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

13/05/2020 - Maquette du navire le Pélican

 Jean Delouche, 1979. Don de l'Association des Amis du musée de la Compagnie des Indes.

Parmi les archives de la Compagnie des Indes conservées au service historique de la Défense à Lorient, figurent quelques précieux documents relatifs aux activités de Nicolas Lambert, commis de traite principal sur le fleuve Sénégal pour le compte de la Compagnie des Indes de 1721 à 1723. Ces dates sont particulièrement importantes car elles correspondent au moment où le port de Lorient connut une importante activité de traite. Ces archives renseignent sur l’originalité de l’implication de la Compagnie des Indes qui se lance dans des opérations de traite directe au cœur du Sénégal. Ceci était plutôt inhabituel, les marchands se cantonnant généralement aux franges côtières. Elle employait pour cela des bateaux à fond plat, capable de remonter le fleuve.

Le Pélican, dont le musée de la Compagnie des Indes conserve une maquette, d’une capacité de 35 tonneaux et armé de 4 canons, en est un exemple. Armé pour la première fois à Lorient le 5 octobre 1739, avec à son bord 15 hommes d'équipage sous les ordres du capitaine Jean Tatin, il prend la mer à destination du Sénégal. Les archives de la Compagnie n'en font plus mention jusqu'au 15 avril 1750, date à laquelle il part à nouveau de Lorient, toujours pour le Sénégal, avec à son bord le capitaine Philippe Dauge et 18 hommes. Il est donc probable que le Pélican ait effectué, pendant une dizaine d'années, des opérations de traite intérieures semblables à celles menées par Nicolas Lambert.

Ce dernier, sous la direction de Saint Robert puis Jullien Dubellay, successivement directeur et commandant général de la compagnie des Indes au fort Saint-Louis, a pour objectif d'aller quérir les marchandises dans l’intérieur des terres grâce à la navigation sur le fleuve Sénégal. Elles sont ensuite ramenées par voie fluviale vers la côte où les bateaux attendent de les embarquer pour leur départ vers l’Amérique, les Mascareignes ou l’Europe. Les expéditions concernent la recherche de l’or, de la gomme arabique, et bien sûr des captifs africains. Une facture de septembre 1723 ne laisse aucun doute à ce sujet. Elle permet de connaître également l’objectif géographique des expéditions en Galam. Il s’agit du fort Saint-Joseph, construit par les français à la fin du 17e siècle. En 1723, c’est un contingent de cent captifs exclusivement masculins, âgés de dix-huit à vingt-cinq ans que Nicolas Lambert a pour mission d’aller chercher au fort Saint-Joseph. Il les escorte et les remet, au terme de leur périple, au sieur Quiron, garde magasin de la compagnie des Indes au fort Saint-Louis.  

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

12/05/2020 - Signare et ses esclaves

Environ 300 agents blancs travaillent pour le compte de la compagnie en Afrique. Elle emploie également des Africains libres et des esclaves. Une grande partie des employés de la Compagnie vit en concubinage avec des femmes africaines alors que le règlement l’interdit. Les femmes unies aux Européens, les « signares », dominent la vie sociale. Leurs enfants métisses s’impliquent souvent à leur tour dans la traite.

La vie des comptoirs est rythmée par l’activité de traite. Entre décembre et juin, les commis, accompagnés des laptots (soldats indigènes de la Compagnie), se rendent dans les sites de traite le long des côtes ou des fleuves pour négocier l’achat des marchandises et des esclaves. Pendant les mois «d’hivernage » les agents sont gagnés par l’oisiveté et l’alcoolisme.

La mortalité dans les comptoirs est très importante en raison du paludisme, des fièvres putrides et de la violence des mœurs. Certaines années, plus d’un tiers des employés succombent en quelques mois seulement et il est admis que la moitié des engagés du Sénégal ne revint pas.

Seuls les directeurs sont directement intéressés par l’activité de traite, grâce au système de gratification sur les opérations de commerce. Une partie d’entre eux détourne les profits à leur propre compte, s’enrichissant d’une manière éhontée. Le reste du personnel, ouvriers et soldats, embauchés pour trois ans, touche un salaire extrêmement bas. La condition des esclaves quant à elle, est proprement inhumaine.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

11/05/2020 - Les comptoirs de traite

Plans de Gorée, Saint-Joseph en Galam et Ouidah.

Les guerres et querelles européennes se poursuivent en Afrique. Les compagnies de commerce européennes rivales, à la recherche d’un monopole, construisent des fortins en différents points de la côte pour se protéger. Ils trônent face à la mer pour prévenir les concurrents de leur présence sur cette partie de la côte. Leur aspect défensif est destiné à les protéger des attaques européennes car les relations avec les Africains ont été souvent facilitées par leur longue pratique du commerce transsaharien. Aussi les forteresses ont plutôt leurs canons dirigés vers la mer prêts à tirer leurs boulets sur tout navire étranger et servent, plus rarement, de refuge lors de crises avec les populations locales.

Les bâtiments très rustiques servent d’entrepôts de marchandises, de logements, de prison, de chapelle, de poudrière, rarement d’hôpital. Un espace est parfois dédié aux cultures.

La Compagnie Perpétuelle des Indes est prioritairement installée au Sénégal.

Saint-Louis du Sénégal, est le premier établissement français créé en 1643 dans l’embouchure du fleuve Sénégal. Il se caractérise par l’absence de négociants étrangers ou indépendants en raison du monopole exclusif de la Compagnie française.

Gorée est une île rocheuse située à proximité des côtes du Sénégal. C’est l’un des rares sites rocheux sur la côte occidentale ce qui explique qu’elle est très disputée par les Européens. En trois siècles elle change quinze fois de pavillon. L’amiral d’Estrées prend l’île de Gorée en 1677 et, hormis cinq épisodes de prise par les Anglais, les Français la conservent jusqu’à l’indépendance du Sénégal en 1960. Dans l’attente des navires, le surplus des esclaves est gardé dans les maisons de Gorée ou dans un enclos au nord de l’île.

Le fort est construit à Saint-Joseph en Galam à la fin du 17e siècle, à près de 400 kilomètres de Saint-Louis, en direction des mythiques mines d’or du Bambouck sur le haut fleuve Sénégal. Malgré les efforts acharnés de quelques agents, le négoce de l’or en Galam s’avère un échec total pour la Compagnie des Indes. Le fort Saint-Joseph est surtout un point stratégique pour la traite des captifs en raison de sa proximité des circuits de commerce transsaharien.

Ouidah, premier comptoir négrier de la Côte des Esclaves, est certainement un des ports les plus convoités aussi bien par les nations européennes que par les royaumes africains. Au 17e siècle le roi d’Allada dont dépend le comptoir, ne laisse aucune nation particulière s’y installer. Les Français ont obtenu l’autorisation d’y construire une forteresse. Le commerce est parfaitement organisé et contrôlé par un cabécère nommé par le roi d’Allada. La prise de Ouidah par Abomey en 1727 modifie les relations avec les Européens et suscite l’émergence de nouveaux comptoirs sur la Côte des Esclaves. Le commerce négrier à Ouidah, bien que toujours florissant, perd alors de son importance.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

10/05/2020 - La Compagnie des Indes et la traite négrière

Fer forgé et martelé, 18e siècle. Fac similé à partir d’une œuvre conservée au Musée du Château des Ducs de Bretagne.

C’est à partir de 1717 que les dirigeants de la toute nouvelle compagnie de commerce sous contrôle de l’Etat, la Compagnie d’Occident, commencent à miser sur les éventuelles rentabilités de la traite négrière et de l’esclavage. Ils ne parviennent pas, pourtant, à remettre en cause le régime de liberté du commerce d’Afrique institué en 1716 et défendu par les villes portuaires comme la Rochelle, Nantes, Bordeaux et Saint-Malo. La Compagnie d’Occident obtient toutefois le monopole de la traite de Guinée à destination de la Louisiane. En 1719, elle absorbe la Compagnie du Sénégal, la Compagnie d’Afrique - chargée du commerce des états barbaresques - et la Compagnie du Cap Nègre. En septembre 1720, elle gagne les privilèges de la Compagnie de Saint-Domingue, disparue quelques mois plus tôt.

Ainsi, la grande compagnie de commerce d’Etat, renommée Compagnie perpétuelle des Indes, détient, dans les faits, la totalité du privilège de la traite. Le 27 septembre 1720, le Roi établit à perpétuité et à son profit exclusif le monopole de la traite négrière, privilège dont elle use à partir de 1723. Les protestations des armateurs privés n’y peuvent rien dans un premier temps, la Compagnie perpétuelle des Indes entend bien jouir de son privilège royal.

Forte de son monopole et encouragée financièrement par le Roi, la Compagnie se lance dans l’envoi de main-d’œuvre servile, prélevée par l’intermédiaire de ses comptoirs du Sénégal et de Ouidah, dans les trois principaux territoires dont elle doit assurer la mise en valeur : Saint-Domingue, la Louisiane, et les Mascareignes.

Ce monopole est en réalité de courte durée. Dès 1726, le Roi cède aux pressions des armateurs privés et des colons qui dénoncent les méfaits d’une politique que l’on pourrait qualifier aujourd’hui d’anti-libérale. La Compagnie conserve, en théorie, son privilège mais peut le rétrocéder aux armateurs privés. En contrepartie, elle perçoit des taxes - 10 à 20 livres - pour chaque esclave introduit dans les colonies. La vente aux armateurs négriers ou le fret, pour le compte de ces derniers, des marchandises de traite asiatiques pour lesquelles elle possède un monopole de commerce (cauris, textiles indiens, etc.) est à l’origine d’une troisième source de revenus qui contribue à faire entrer de substantiels capitaux dans la trésorerie de la Compagnie des Indes.

L’incapacité de la Compagnie à honorer ses engagements conjuguée aux nombreuses difficultés qu’elle rencontre dans l’exploitation de ses colonies, l’oblige à céder peu à peu les privilèges de commerce jugés non rentables pour se concentrer sur le commerce d’Asie. Dès 1731, la Louisiane et Saint-Domingue passent dans le giron de l’Etat, en 1758 c’est au tour du Sénégal, puis des Mascareignes en 1765. En abandonnant les territoires dont l’économie repose sur l’exploitation humaine, la Compagnie cesse de fait son activité de traite. Elle en perd le privilège exclusif sur les côtes d’Afrique en 1767. C’est désormais au Trésor Royal que les armateurs privés reversent les gratifications de dix livres par esclave introduit dans les colonies. A Lorient, une demi-douzaine d’armateurs privés prennent le relais de la Compagnie et arment 43 expéditions entre 1764 et 1791, date qui marque la fin de l’activité lorientaise de traite humaine.

Le bilan d’activité de traite de la Compagnie se chiffre ainsi : de 1719 à 1770, 190 expéditions sont menées, dont 152 en partance directe de son port d’armement, Lorient. 56 700 hommes et femmes africains, dont près de 45 300 déportés par les bâtiments lorientais, ont ainsi été arrachés, sans aucun espoir de retour, à leur terre, leur famille, leur langue, leur culture, leur liberté, en un mot leur vie, pour être vendus et réduits à l’état d’esclaves dans les Mascareignes, la Louisiane et Saint-Domingue.

Depuis la loi du 21 mai 2001, La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du 15e siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

8/05/2020 - Théière en émail de Canton

Chine, ateliers de Canton, dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795). Cuivre émaillé en blanc à décor polychrome. Sous la base, marque de six caractères chinois. H. 17,5 cm, L. 12,5 cm, l. 8,5 cm. Inv. 2016.3.1.

L'arrivée à Pékin en 1719 de l'émailleur français Jean-Baptiste Gravereau amène les ateliers impériaux, sur demande de l'empereur Kangxi, à travailler sur un nouvel émail rose. Inventé vers 1650 par Andréas Cassius en Hollande, il permet, associé à d'autres couleurs vitrifiables, de disposer de toute la palette de l'arc en ciel. Il en résulte la création de pièces en cuivre émaillé dénommées yang-ci, signifiant porcelaines étrangères en raison de l'influence des émaux et des artistes européens impliqués dans le processus de leur invention.

Ces émaux, dénommés en Europe, émaux de Canton, ont permis de créer des objets dont les formes, l'iconographie et les coloris sont très similaires aux porcelaines de commande de la « famille rose », dont l'invention relève des mêmes découvertes en matière d'émaux vitrifiables. La monnaie courante de la Chine étant faite de cuivre, les restrictions commerciales en matière d'exportation limitent le commerce des émaux de Canton. C'est surtout au titre des commandes privées, relayées par les subrécargues et les hommes d'équipage des compagnies des Indes, qu'ils ont été importés en Europe. Quelques pièces armoriées en apportent également le témoignage.

L'intérêt de cette théière réside dans la présence, sous la base, de six idéogrammes chinois : Da Qing Qianlong nian zhi, signifiant réalisé pendant le règne de Qianlong. Les émaux d'exportation portent parfois des marques au revers mais cela reste rare. Il s'agit souvent des caractères Shang Xin qui signifient pour appréciation. Les idéogrammes indiquant une date sont encore plus rares.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

7/05/2020 - Statuette de la Vierge à l'Enfant

Chine, 1757. Inscription : Mater Dei Ora, 1757, LMT. Porcelaine polychrome et dorée. H. 80 cm, l. 26 cm, P. 30 cm. Classée « Monument historique » le 25/04/1994.Inv. D  2009.7.1.

Gracieuse figure féminine voilée, Guan Yin est la déesse de la miséricorde dans le panthéon bouddhiste chinois et japonais. Elle est une mutation de la figure indienne masculine du Bouddha de la compassion : le Bodhisattva Avalokitésvara. Par son histoire, Guan Yin est associée à la virginité, la piété, l'amour filial et la compassion. Elle aide à l'enfantement. Protectrice des enfants, elle est parfois représentée portant un enfant nu sur les genoux. Longtou Guan Yin, version dans laquelle elle apparaît surmontant un dragon, a probablement achevé de convaincre les pères jésuites, présents en Chine depuis 1565, de sa similitude avec la Vierge Marie, nouvelle Eve terrassant le dragon. C'est probablement à la demande de ces derniers que le  Bodhisattva Avalokitésvara, devenu Guan Yin, connaît un nouvel avatar en se transformant cette fois en Vierge  l'Enfant.

Cet extraordinaire syncrétisme religieux est à l'œuvre dans ce très rare exemplaire de Mater Dei Ora daté de 1757. La Vierge, aux yeux légèrement bridés, tient l'enfant dans un geste maladroit, tandis que l'habileté du drapé rappelle le meilleur de la production de statuettes de Guan Yin en blanc de Dehua réalisées entre 1640 et 1690. S'agit-il ici d'une commande jésuite ? La titulature de la statuette Mater Dei Ora, peut le laisser supposer. Elle renvoie à la prière mariale de l'Angélus promue à l'origine par le pape Urbain II pour soutenir la première croisade. Elle est par excellence la prière de tous les chrétiens contre les dangers et est ravivée à chaque péril connu par l'Eglise. Or, en 1757, l'ordre jésuite est dans la tourmente en Chine, menacé par les persécutions qui ont connu un fort regain en 1755, tandis qu'à Rome, le maintien des missions est débattu et aboutit à la suppression de la Compagnie de Jésus en 1773. De bonnes raisons donc pour en appeler à l'intercession de la Vierge miséricordieuse dissimulée, peut-être, sous les traits de Guan Yin.

Seuls deux autres exemplaires de ce modèle sont connus, dont l'un fait partie du trésor de la basilique Sainte-Anne-d'Auray en Morbihan, le second en version monochrome est conservé au Victoria and Albert Museum à Londres. La présence des deux pièces polychromes dans le même département, celui du port de la Compagnie des Indes, renvoie à la question irrésolue de leur commanditaire.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

6/05/2020 - Portrait d'Hubert Le Loup de Beaulieu

Anonyme, France, 1975. Papier, pastel. H. 46,5 cm, l. 36,5 cm

Ce pastel représente « le chevalier Le Loup de Beaulieu, Officier de la Compagnie des Indes ». Hubert Le Loup de Beaulieu a servi dans les états-majors des vaisseaux de la Compagnie des Indes de 1759 à 1771. A ce titre, il sert principalement sur les vaisseaux armé pour l’océan Indien et la Chine. Tout d’abord comme second enseigne, à 60 livres par mois, sur le vaisseau le Centaure, armé à destination de l’Inde et désarmé à l’île de France. Entre 1760 et 1763, il est second enseigne sur le Vengeur, avant de passer sur le Comte de Provence.

Il fait la campagne du Beaumont entre 1765 et 1766 toujours comme second enseigne. Il est mentionné comme originaire de Nantes. La campagne le mène de Lorient à la Chine, aller-retour, en passant par les Mascareignes.

En 1768, il embarque sur l’Ajax puis passe sur le Sage, le 29 janvier 1769, en qualité de premier enseigne. Il fait la campagne de l’île de France à Lorient.

Il fait la campagne du Duc de la Vrillière entre 1773 et 1775. Cette fois, il est premier lieutenant à 120 livres par mois. On apprend qu’il a 34 ans. Il indique qu’il est toujours originaire de Nantes.

En 1776, il est enregistré à l’armement du Carnatic, pour un voyage entre l’Inde et la Chine, en qualité de capitaine, à 150 livres par mois. Il est dit originaire de Lorient et a 37 ans, ce qui confirme une date de naissance en 1739.

Il est engagé dans la guerre de Sept ans. Reconverti dans le commerce libre à l’issue du monopole de la Compagnie des Indes, il est capitaine pour un armement dans l’océan Indien pour le compte des frères Bérard, anciens directeurs et administrateurs de la Compagnie des Indes.

Le Loup de Beaulieu obtient le commandement de la frégate la Forte en 1796. Cette frégate est considérée comme la plus belle qui ait pu être construite au XVIIIe siècle. Ce commandement implique que notre homme était certainement reconnu pour son engagement et son aptitude à commander. Engagé dans le conflit avec les Anglais dans l’océan Indien, c’est au cours d’un combat avec l’HSM Sybille, que le capitaine Le Loup de Beaulieu est tué d’un coup de canon à 1H40 du matin, le 1 mars 1799.

Hubert Le Loup de Beaulieu est également connu pour être le cousin du célèbre peintre de marine Louis Garneray. Celui-ci a navigué très tôt sous les ordres du capitaine Le Loup de Beaulieu. Peintre et écrivain, Louis Garneray a laissé plusieurs récits dont Voyages, aventures et combats. Souvenirs de ma vie maritime dans lequel il évoque les navigations avec son cousin qui y apparait sous les traits d’un véritable « loup de mer ».

Le site Internet Mémoire des Hommes, du ministère de la Défense, recense 250 000 membres d’équipage et de passagers passés sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes. Tous ces individus ne sont connus, pour l’essentiel, qu’à travers les documents d’archives. Le témoignage documentaire, que représente ce pastel, de facture modeste, intéresse au plus haut point le musée de la Compagnie des Indes et tous les historiens qui s’intéressent à l’histoire de la compagnie maritime de commerce, et plus largement, à celle de la marine française. Le potentiel de narration d’un tel document permet « l’incarnation » de l’histoire de la compagnie de commerce. Face au déficit d’image et d’iconographie auquel les historiens français et le musée sont confrontés pour évoquer la Compagnie des Indes, ce petit pastel apparaît comme un petit trésor qui permet, de surcroît, d’exhumer la mémoire d’un personnage tout à fait passionnant qui retrouve sa place dans l’Histoire.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

5/05/2020 - Le coffret boteh

Inde, Gujarat, Agra, Goa (?), 17e siècle. Marqueterie d'ivoire sur âme de bois. H. 17,1 cm, L. 31,4 cm, P. 22,5 cm. Inv. 2012.11.1.

Ce coffret sans abattant ni tiroir est la version simplifiée des luxueuses cassettes indiennes. Le panneau du dessus et les trois panneaux latéraux sont composés d'un décor de motifs en marqueterie de plaques d'ivoire ciselées.

Son intérêt réside dans le motif du bouquet, le boteh, élément récurrent des arts décoratifs moghols. Certains historiens y voient une référence aux herbiers français. Au moment où se développe en Europe l'intérêt pour la botanique, les princes moghols se passionnent également pour la culture et la contemplation des fleurs. Le Shah Babur (1526-1530) livre dans ses mémoires une remarquable description de la flore indienne, où transparaît sa fascination pour les roses. Le goût pour la représentation des fleurs et plus particulièrement du bouquet commence à se répandre sous l'empereur Jahangir (1604-1658) pour atteindre son apogée sous le règne de Shah Jahan (1628-1656), grand promoteur de l'iconographie florale. Celle-ci couvre peu à peu tous les supports et surfaces disponibles dans l'architecture et dans les arts décoratifs : bijoux, armes, miniatures, objets en ivoire ou en bois, tapis, textiles...

Traité sous Shah Jahan de manière naturaliste, dans la tradition des portraits de fleurs de l'artiste Nadir ul’Asr Mansur  (1620-1621), le motif du bouquet se modifie au 18e siècle. Il évolue vers une forme géométrique et se met à pencher, sa silhouette générale rappelant la goutte incurvée ou la virgule. Son succès perdure jusqu'au 19e siècle, époque à laquelle le motif boteh est devenu quasiment abstrait.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

4/05/2020 - Robe mousseline et châle de cachemire

Châle de cachemire, fin du 18e siècle. L. 310 cm, l. 110 cm. Inv. 2011.8.1.
Robe mousseline, Inde, Bengale, fin du 18
e siècle. Mousseline de coton brodée à l'aiguille au point de chaînette. Inv. 2006.4.1.

Les tanjebs ornées de grands ramages font partie des mousselines les plus rares et les plus luxueuses. Elles suscitent des passions dans les ventes aux enchères de la Compagnie des Indes. Elles sont « poussées à deux fois leur valeur » et peuvent atteindre 100 livres, soit la moitié du salaire annuel d'un matelot, se plaignent certains amateurs. En 1757, la marquise de Pompadour est à son tour à la recherche de dorea (mousseline à rayures) ainsi qu'en témoigne cette lettre adressée à l'administrateur de la Compagnie des Indes à Daka : « Voici un échantillon de mousseline rayée que M. le contrôleur général m'a fait passer pour tâcher d'en procurer 4 ou 5 pièces de pareilles à Mme de Pompadour, des marchands de Lorient et à défaut, de les ordonner de l'Inde ». L'usage de la mousseline, matière légère, vaporeuse, douce et transparente, est réservée à l'intimité des vêtements d'intérieur jusqu'au milieu du 18e siècle. Dans les années 1770, la mode connaît un prodigieux bouleversement avec l'apparition des robes chemises en fine toile de coton ou en mousseline des Indes. Ceinturées sous les seins et portées sans panier ni corset, ces robes offrent la liberté au corps de la femme. Pour la première fois de l'histoire de la Cour, elles exposent à la vue de tous les formes de leur corps émancipé de toutes contraintes. La robe chemise s'impose avec la Révolution française, offrant une alternative de simplicité aux encombrantes et coûteuses robes de soie à la française. Sobriété toute relative, puisque le luxe se glissera sur les épaules des élégantes que la légèreté des robes mousseline condamne à envelopper dans les somptueux châles de cachemire, autre spécialité de la Compagnie des Indes.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

1/05/2020 - Bourdaloue aux armes de Louis-Marie de Bourbon Penthièvre

Chine, dynastie Ming, préiode Wanli (1573-1620). Porcelaine à décor bleu sous couverte. Diamètre 37 cm, H. 10 cm, L. 23 cm. Inv. 2012.12.1.

Les archives de la Compagnie des Indes conservent les témoignages de quelques commandes prestigieuses ou d'achats de porcelaines et de services ornés d'armoiries. En août 1765, le vaisseau le Penthièvre apporte des porcelaines aux armes du duc de Choiseul. En 1766, le duc de Praslin, ministre de la Marine et secrétaire d'Etat, achète plusieurs centaines de pièces. Quant au duc d'Aiguillon, lieutenant général des armées et commandant de Bretagne, en 1771, il reçoit quatre « grandes barses [caisses] contenant chacune une urne de porcelaine ».

Cette petite porcelaine d'exportation chinoise, vestige d'un service complet, est ornée des armes de Louis-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre. Fils du comte de Toulouse et dernier héritier des fils légitimés de Louis XIV, le duc succède à son père, en 1737, dans les charges de Grand Amiral de France, de grand veneur et de gouverneur de Bretagne. Ses armoiries forment le décor de ce Bourdaloue. Composées de « trois fleurs de lys d'or avec un bâton péri en gueule » représentant les familles Bourbon du Maine et Bourbon Penthièvre, elles sont surmontées d'une couronne et assorties du collier du Saint-Esprit et d'une ancre rappelant la charge de Grand Amiral en survivance. Cette unique ancre permet de dater le service d'avant 1737.

Cet objet, le Bourdaloue, sorte de petit pot de chambre, tiendrait son nom du père jésuite Louis Bourdaloue (1632-1704), prêcheur à l'église Saint-Louis de Paris et à la cour du roi, aux sermons si éloquents et si longs qu'ils en rendaient l'usage indispensable.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

30/04/2020 - Papiers peints à décor d'oiseaux et d'arbres en fleur

Chine, 18e siècle. Pâte à papier (mûrier, bambou). H. 184 cm, L. 118 cm. Inv. ML 181.A.

Les papiers peints à décor de personnages, de ramages, d'oiseaux et de fleurs figurent en petite quantité dans toutes les cargaisons des navires en provenance de Chine. Ils sont dits à fond d'argent, or, azur ou azur et blanc. En 1772, ils sont vendus en « feuilles » et présentent des motifs de fleurs, d'oiseaux, de figures, de pots de fleurs ou encore d'arbres fruitiers. Ils peuvent combiner deux motifs et sont parfois « à ramages meslées » et d'autres « à personnages ». Bérard, administrateur de la Compagnie des Indes, fait l'acquisition, quant à lui, de « beaux papiers. Cérémonies et paysages ».

Le journal du marchand Duvaux enseigne que ces feuilles de papiers peints étaient associées, dans des boiseries, à des textiles asiatiques, soie de Chine ou indiennes des Indes, pour composer les décors muraux de salon, de cabinet ou de chambre dédiés à l'évocation d'un univers décoratif chinois. Une partie de ces papiers peints servait également à la fabrication de paravents ou d'écrans. C'est ainsi que monsieur Marion reçoit plusieurs caisses dont l'une contient « 112 feuilles de papiers peints dont 12 pour écran ».

Les papiers peints ne représentent qu'un faible marché pour la Compagnie des Indes puisqu'en 1758, ils ne représentent que 6 846 livres de recettes sur un montant global porté à plus de 10 millions de livres.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

29/04/2020 - Trois feuilles laquées au décor d'Européens, de Chinois et de Mongols (?)

Chine pour l’exportation vers l’Europe, Dynastie Qing (1644-1911), règne de Qianlong (1736-1795). Menuiserie, laque dorée. Bois (conifère ?), laque noir et rouge, or. H. 150 cm, l. panneaux latéraux, 43 cm, panneau central, 38,5 cm.

Ces trois panneaux de laque forment un ensemble. Il s’agit probablement d’un paravent, aujourd’hui incomplet, mais l’absence de charnière ne permet pas de l’affirmer. Les trois panneaux de laque, rouge d’un côté et noir de l’autre, sont ornés sur la face rouge de trois médaillons ornés de saynètes, et sur la face noire, de deux médaillons ornés de décor floraux dans lesquels prennent place des oiseaux.

Rien ne permet de connaître l’ordre de présentation des panneaux. Au total, les quinze médaillons chantournés sont encadrés par un décor de très fins rinceaux à multiples enroulements, avec au centre, un motif floral qui, côté rouge est une fleur de lotus. Ce type de rinceaux à fleurs de lotus se rencontre sur des objets laqués chinois d’exportation de la fin du 17e siècle à la fin du 18e siècle. A chaque coin des médaillons, un oiseau en vol est représenté, les ailes déployées. Chaque cartouche abrite de deux à trois oiseaux dont certains sont aisément identifiables. Quelques papillons volettent çà et là. Le sens de ces associations auspicieuses nous échappe pour l’essentiel, néanmoins, certains motifs sont fréquemment associés à des vœux de longévité. La qualité plastique de la composition et du dessin de cette face noire laquée et dorée est indéniable.

La face rouge présente une série de neuf cartouches historiés dans lesquels se meuvent des personnages chinois, des Européens, des personnages à la peau noire ainsi que des personnages pouvant peut-être être identifiés comme des Mongols. La signification des scènes reste, à ce jour, énigmatique mais elles racontent une ou plusieurs histoires. Celles où figurent des divinités évoluant sur leur nuage, ce dernier étant le véhicule des immortels, sont assurément inspirées du répertoire mythologique ou littéraire chinois. Certains personnages, aux riches costumes et chapeaux, peuvent correspondre à des personnages historiques.

Quand bien même l’interprétation des saynètes est méconnue, ce paravent est remarquable par la représentation simultanée des populations d’Extrême-Orient, d’Asie centrale, du Sud-Est asiatique et d’Européens dans un même cycle narratif. La présence d’un édifice chrétien, aux côtés d’une maison chinoise, est certainement un indice en faveur d’une enclave européenne en territoire chinois.

Il est tentant de voir dans ce paravent chinois « cosmopolite » une commande d’un européen ayant au moins quelques connaissances de la culture chinoise lui en permettant l’interprétation. Quelques rares paravents, représentant des Chinois et des Européens, sont connus, mais ce paravent reste, à ce jour, unique dans le corpus, ce qui en fait tout l’intérêt.

La compagnie des Indes française a importé des paravents surtout dans la première moitié du 18e siècle. Entre 1770 et 1785, le commerce à la Chine n’est plus soumis au monopole de la Compagnie mais Lorient reste le port obligatoire pour les vaisseaux de retour de Chine. Une vente aux enchères annuelle y est toujours organisée notamment pour écouler les marchandises de la Compagnie des Indes. Parmi les documents de la vente de 1773, se trouve un billet d’adjudication aux marchands Duclos-Texier et Schmal, « d’un paravent de cinq pieds de haut sur 10 pieds de large, composé de six feuilles de verny noir d’un côté et rouge de l’autre, à personnages et paysages ». Cinq pieds correspondent à 152 cm ce qui signifie que la hauteur de ces panneaux est semblable à celle du paravent en laque rouge et noir adjugé en 1773 à Lorient. Cette exceptionnelle archive permet d’imaginer que d’autres rares paravents laqués rouge et noir ont été importés de Chine au cours du 18e siècle et qu’ils apparaîtront peut-être pour en permettre l’étude.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

28/04/2020 - Ensemble de gravures de François Balthazar Solvyns

François Balthazar Solvyns (1760-1824), ensemble de 15 estampes colorées, Paris 1808-1812, H 35,7 cm, l. 25,4 cm.

Frans Balthazar Solvyns (1760-1824) est un peintre, artiste graphique et ethnographe flamand. Il a vécu à Calcutta (actuelle Kolkata) entre 1791 et 1803. Influencé et encouragé par le linguiste britannique et savant Sir William Jones, il conçoit, en 1794, le projet de créer une série d'eaux fortes, consacrée à la vie quotidienne des habitants du Bengale. Il passe ainsi beaucoup de temps à documenter les manières, les coutumes et la vie quotidienne des hindous qui vivent au Bengale.

Après la publication d'un premier travail, qui s'avère être un échec, Solvyns retourne en Europe, en France, où il retravaille ses gravures pour une édition française/anglaise bilingue, intitulée Les Hindous, traduite en anglais, par son épouse Mary Anne Greenwood. Cette publication est à nouveau un échec commercial, probablement à la suite des troubles provoqués par les guerres napoléoniennes, de son coût de production élevé et du manque d'intérêt des français pour la population du Bengale.

La collection d'eaux fortes fournit un portrait de l'histoire du 18e siècle de Calcutta, des habitants et des coutumes du Bengale. L’approche encyclopédique et systématique, réalisée par Solvyns, fait de lui un pionnier de l'ethnographie de la population indienne. Elle permet de mieux appréhender le cadre de vie dans lequel évoluaient les agents de la Compagnie des Indes en poste dans le Bengale.

La gravure représentant les cipayes, Cipahys, est un élément documentaire très important. Il s’agit d’un précieux portrait des soldats indiens qui servent dans les armées occidentales, levées par les différentes compagnies des Indes, puis par l’armée anglaise pour le compte de l’empire britannique indien. Dupleix, le gouverneur général des établissements français en Inde, eu largement recourt à ces soldats indigènes dans les comptoirs de la Compagnie des Indes, et notamment, pour mener les guerres dans le Carnatic et dans le Bengale contre les Britanniques. Le terme cipaye provient du mot persan sipâhi signifiant « soldat ».

L'ensemble que le musée de la Compagnie des Indes a acquis en 2017 est composé de 15 œuvres :
- SOLVYNS. Koummars
- SOLVYNS. Bridjybacys
- SOLVYNS. Porteurs de tellaiahs caste de pêcheurs
- SOLVYNS. Kansaurys
- SOLVYNS. Poude
- SOLVYNS. Mayrahs
- SOLVYNS. Homme de distinction
- SOLVYNS. Mourdahchous
- SOLVYNS. Haurys
- SOLVYNS. Femme de basse condition
- SOLVYNS. Mahrattes
- SOLVYNS. Bichnoub
- SOLVYNS. Porteurs de l'ouriahs caste

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

27/04/2020 - Globe terrestre en hommage à l'expédition de Jean-Baptiste Charles Bouvet de Lozier

Réalisé par Jacques Hardy, fabricant de globes à Paris, de 1738 à 1755 et réédité par Louis-Charles Desnos (1725-1805), 1757, Paris. Carton, papier, bois. H. 40,5 cm, diamètre du globe, 16,2 cm. Inv. 2017.1.1.

Ce globe terrestre montre le parcours de l'Aigle et de la Marie. Ces deux frégates de la Compagnie des Indes quittent Lorient le 19 juillet 1738, à la recherche d'un hypothétique continent austral. Une croyance tenace, répandue dans les milieux savants, porte encore à l’époque, sur l’existence d’un continent austral qui ferait contrepoids au continent asiatique pour maintenir l’équilibre du globe terrestre dans sa rotation. L'expédition est commandée par Jean-Baptiste Charles Bouvet de Lozier, entré au service de la Compagnie des Indes en 1731. Ce projet d'exploration a pris forme dans l'imaginaire de Bouvet de Lozier, né en 1706 dans les Côtes-d'Armor, ainsi qu'il l'a lui-même rapporté bien des années plus tard : « Ma première année de philosophie, ayant vu une mappemonde, je fus frappé de ce vide immense autour du pôle Austral que les géographes remplissent de terres inconnues et je fus saisi d'abord du dessein de les découvrir : je ne pensai plus qu'à aller à la mer. »

Bouvet de Lozier est mû par la gloire et la fortune que lui rapporterait la découverte de ce fameux continent, tandis que la Compagnie des Indes espère trouver une escale pour ses bateaux sur la longue route des Indes ; et, pourquoi pas, les légendaires terres australes dont elle pourrait assurer la gouvernance.

L'Aigle, armé de 18 canons, jauge 245 tonneaux. Il embarque un équipage de 90 hommes avec à sa tête Bouvet de Lozier. Il a sous ses ordres la Marie, frégate de 250 tonneaux pour 14 canons, pilotée par le capitaine Pierre Caignard-Duclos qui emporte à son bord 70 hommes d'équipage. En 1740, Bouvet de Lozier publie le récit de ce voyage dans la revue Mémoires pour l'Histoire des sciences, des Beaux-Arts.

Le 6 décembre il écrit : « Gros temps, de la pluye, de la grêle, le feu de S. Elme à bord de la Marie ».

Le 7 décembre, le temps est beau et « nos gens ne manquèrent pas d'en profiter pour sécher leurs hardes qui commençaient à pourrir ». Ils voient et rencontrent du goémon, des baleines, des pingouins, des manchots, des oiseaux et des icebergs, ce qui fait espérer Bouvet de Lozier : « La rencontre de ces glaces devrait nous réjouir, qu'elles étoient un indice certain de terre, & que sans doute ne serions pas longtemps sans la touver ».

Si le premier avril 1739, ils aperçoivent une terre qu'ils nomment Cap de la Circoncision, ils ne peuvent accoster. Les équipages souffrent énormément : « A bord de l'Aigle, il y avoit déjà quelque temps que le scorbut s'étoit déclaré, & nous avions plusieurs malades ».

Après 11 jours de navigation périlleuse, pendant lesquels ils ne peuvent définir si les terres qu'ils aperçoivent, par intermittence, sont une île ou une étendue de terre accrochée à un continent, Bouvet de Lozier décide de faire route retour : « Depuis que nous étions à la vue de la terre... il n'y avoit pas eu de tems propre à y envoyer nos bateaux ».

Près du Cap de Bonne-Espérance, les deux navires se séparent, conformément aux instructions de la Compagnie. Bouvet de Lozier ouvre alors son dernier « Paquet secret » pour y découvrir les dernières instructions de la Compagnie. Celui-ci lui ordonne de rejoindre le 46° parallèle. Bouvet écrit : « […] Parce que supposant que nous n'eussions parcouru que le quarante quatrième, nous n'aurions pas su si le continent Austral ne s'avançoit pas jusqu'au quarante-sixième Parallèle : mais engagés par les incidents de Terre que nous avions suivie, nous avions été bien plus au Sud, & ce n'étoit plus un doute pour nous que le continent ne fut plus reculé vers le pôle. Nous avions encore l'expérience qu'une île dans ces parages n'auroit pu fournir une relâche... ».

Bouvet de Lozier décide, donc, de rentrer et, finalement, « Après un voyage de près d'un an, pendant lequel, nous avons été presque tous les jours à la Mer [...], nous serions arrivés sans mort ni malade, s'il ne nous étoit tombé un mousse à la mer le 10 mai environ le travers de l'île de Fernand de Noronha ».

A son retour en France, Bouvet de Lozier écrit aux directeurs de la Compagnie : « Messieurs, j'ai le chagrin de vous dire que les terres Australes sont aussi de beaucoup trop reculées vers le Pôle pour servir de relâche aux vaisseaux des Indes ».

Même si cette exploration n'est pas couronnée de succès du point de vue des intérêts de la Compagnie, Bouvet de Lozier et ses compagnons réalisent un véritable exploit à une époque où aucun satellite, radar ou GPS ne pouvait guider les marins sur ces mers inconnues et hostiles comprises entre les 40° hurlants et les 50° rugissants. Ce globe terrestre en est le précieux témoignage. En hommage à cette aventure intrépide, le Cap de la Circoncision, qui est en réalité une île, est rebaptisé île Bouvet.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

24/04/2020 - Epissoir

Île Pitcairn, océan Pacifique (?), 1888 (?). Bois taillé et gravé. Inscriptions : DC, 1888 d'un côté, et de l'autre CG. H. 4 cm, L. 29 cm. Don de Victor Tonnerre et de l'association des Amis du musée de la Compagnie des Indes. Inv. 2017.10.1.

Un épissoir est l'outil indispensable au matelotage. Il sert, comme son nom l'indique, à faire des épissures. Celles-ci relient deux cordages par un travail d'entrelacement des torons que permet l'épissoir.

Celui-ci a été ramené de l'île Pitcairn par le navigateur Alain Colas. C'est un descendant des mutinés du Bounty qui le lui aurait offert. Alain Colas a ensuite donné cet épissoir à Victor Tonnerre, directeur de la voilerie Tonnerre, une semaine avant son départ pour la course maritime de la Route du Rhum en 1978 au cours de laquelle il disparaît.

L'île Pitcairn est une île de l'océan Pacifique. Elle est célèbre en raison de l'histoire, portée plusieurs fois à l'écran, des révoltés du Bounty, frégate de la Royal Navy.

Ayant pour mission de ramener des arbres à pain, ce navire accoste sur l'île de Tahiti en 1788. Les marins quittent l'île, à regret, après cinq mois de relâche. Après quelques jours de mer, le 28 avril 1789, une partie de l'équipage se mutine invoquant la brutalité du capitaine William Bligh.

Après une vaine tentative d'installation sur l'île de Tubai, le Bounty, commandé désormais par Christian Fletcher, met à nouveau le cap sur Tahiti. Activement recherchés par la Royal Navy, 8 membres d'équipage, auxquels se sont joints 18 Polynésiens, décident de s'enfuir à nouveau et trouvent refuge, en janvier 1790, sur l'île Pitcairn. Le vaisseau y est brûlé le 23 janvier pour qu'il ne soit pas repéré.

La vie insulaire se révèle difficile. En 1794, les Polynésiens se révoltent à leur tour assassinant plusieurs Européens dont Christian Fletcher. En représailles, ces derniers massacrent les Polynésiens puis commencent à s'entretuer. Lorsqu'en 1808, le baleinier le Topaz accoste sur l'île, il ne reste que John Adams, une dizaine de femmes et une vingtaine d'enfants.

La date, 1888, inscrite sur l'épissoir, commémore le centenaire de l'arrivée du Bounty à Tahiti. Il est difficile d'assurer, avec certitude, que cet épissoir a bien été la propriété d'un descendant des « révoltés du Bounty ».

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

23/04/2020 - Courtepointe au lion

Inde pour l'Europe, fin du 17e siècle, premier quart du 18e siècle (?). Toile de coton peinte, teinte par mordançage et réserve. H. 270 cm, L. 250 cm. Inv. 2010.2.2.

La mode des indiennes dans l'habillement et dans la décoration s'est imposée en France dès le début des années 1660. Les importations de « meubles » d'indiennes, destinés à devenir des garnitures de lit, des rideaux, ou à être suspendus dans un ensemble de boiserie, connaissent une courbe exponentielle de 1670 à 1684. En 1686, Louvois, ministre successeur de Colbert, n'est pas aussi tolérant à l'égard de l'importation des étoffes indiennes et entend répondre aux griefs des producteurs de textile français, furieux envers cette concurrence jugée déloyale. L'interdiction de vendre, de porter et de copier les textiles colorés asiatiques, est prononcée. Les importations officielles de textiles colorés indiens évoluent alors vers la fourniture du marché de la traite négrière et celui de l'habillement des esclaves. Il ne s'agit plus d'indiennes mais d'étoffes plutôt grossières colorées par tissage ou par bain unique dans l'indigo ou la garance.

La prohibition frappe longtemps, de 1686 à octobre 1759.Les indiennes s'en trouvent plus désirables encore et prennent alors les chemins détournés de la contrebande.

Cette grande indienne à fond rouge et réserves écrues est un couvre-lit à disposition qui n'a jamais été façonné. La forme du couvre-lit se devine très bien et aurait dû être découpée. Deux des coins, une fois assemblés, auraient dû former un coussin et les deux autres, les extrémités d'un traversin.

D'une facture peu courante, il est orné d'un décor dont la filiation est multiple. Entrelacs et rinceaux triomphent en effet dans les arts décoratifs moghols et européens. Les urnes à godrons, les cuirs, les lambrequins et les palmettes évoquent clairement le répertoire des ornemanistes français du règne de Louis XIV tandis que la petite oie des bordures, imbriquée dans une volute, rappelle tout à la fois les décors carolingiens et l'oie mythologique Hamsa de la culture hindoue. Ce décor hybride est assez exceptionnel. Il s'agit vraisemblablement d'une commande spécifique ordonnée à la fin du 17e siècle ou au début du 18e siècle par un Européen, peut-être un Français, au moment même où les indiennes sont prohibées dans le royaume.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

22/04/2020 - Manteau

Inde, Deccan, fin du 18e siècle-début du 19e siècle. Coton imprimé à la planche, peint, teint par mordançage et réserve. 135X40 cm. Inv. 996.2.1

Ce manteau doublé est taillé dans une toile imprimée à la planche de motifs verticaux imprimés serrés. Les motifs représentent des petites langues de végétation herbues et fleuries où se dressent parfois des palmiers. Une abondante faune en mouvement, souvent bondissante, anime ce luxuriant paysage : ours, gazelles, éléphants harnachés, paons, dindons, canards, oiseaux, singes, vaches allaitant leur veau, chiens, lapins, cochons et sangliers. Les animaux sont parfois représentés deux par deux s'affrontant debout. Un chien brandit une bannière à la manière d'un motif héraldique. Des cavaliers semblent s'élancer à la poursuite du gibier tandis qu'un homme court vers un tigre en déchargeant son mousquet. Une saynète montre un homme qui offre une boisson à une femme. Tous les personnages sont vêtus à la manière dont étaient représentés les Portugais au 17e siècle. Des motifs architecturés, suggérant un temple hindou et un ensemble de six pagodes chinoises, complètent le décor. Ça et là, apparaît l'image d'une femme allaitant son enfant très vraisemblablement inspirée par l'iconographie de la Vierge à l'Enfant connue en Inde depuis l'arrivée des Européens et largement diffusée par les Portugais.

La doublure est une belle toile de coton imprimée d'un dessin de carroyage rouge et noir sur fond blanc caractéristique des différents centres de production de la côte de Coromandel. Elle correspond aux toiles décrites dans les dispositions des marchandises de la Compagnie des Indes en provenance des fabriques de Mazulipatam, de Sacergantis, de Divy ou encore de Paliacat.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

21/04/2020 - Eventail Les marchands levantins

Europe, vers 1760-1770 (?). Eventail plié. Monture squelette. Nacre sculptée, repercée, gravée et dorée. Rivure en argent, œil en nacre. Feuille en peau doublée de papier, peinte (gouache) et dorée. H. 26 cm, L. 48 cm. Inv. 2017.15.3.

Cet éventail n'a rien de chinois mais la nacre qui le compose a pu être importée par la Compagnie des Indes depuis son comptoir de Canton. Elle est délicatement et richement sculptée au niveau des brins de huit médaillons. Les six petits accueillent des bustes de femmes, les deux grands, un couple. Sous ces deux derniers deux bergers gardent leurs moutons.

La feuille représente un port dans lequel s'affairent marchands et marins. Une caravane avance vers le port, deux chameaux équipés de riches dais abritent des hôtes de marque. Un couple accompagné d'un jeune enfant coiffé d'un turban à aigrette déambule nonchalamment. Les coiffures à turbans, les vêtements et surtout les motifs de croissants ottomans qui somment les dais et les mâts de bateaux permettent de situer la scène dans un port du Levant.

La Méditerranée a été pour les Européens la première voie maritime naturelle qui ouvrait sur les richesses de l'Orient. Elle était directement connectée aux échelles du Levant, ces villes du Moyen-Orient situées sur le littoral méditerranéen, point d'aboutissement des mythiques routes terrestres de la soie. Par les accords de capitulation signés par François Ier et le sultan Soliman en 1528, la France est la première puissance à obtenir des privilèges commerciaux autorisant ses navires à commercer librement dans les eaux ottomanes. L'arrivée des Portugais en Inde, à la fin du 15e siècle par la route maritime du Cap de Bonne-Espérance, ouvre une seconde voie marchande vers l'Asie, émancipant les Européens de nombreux intermédiaires, levantins et italiens au premier chef.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

20/04/2020 - Statuettes de mandarins

Chine, dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795), vers 1790. Argile polychrome. H.22,5 cm. Inv. 2016.5.1 et 2.

Ces couples de mandarins, à tête oscillante, ont connu un immense succès en Europe pendant tout le 18e siècle et jusqu'au milieu du 19e siècle. Vers 1750, deux inventaires après-décès de marins morts à bord de vaisseaux de la Compagnie des Indes, indiquent qu’ils rentrent de leur périple en Chine avec des « figures chinoises ». En 1772, il en est également fait mention dans la vente annuelle à Lorient. En 1790, Thomas-Simon Bérard (1741-1794), administrateur de la Compagnie des Indes, en fait venir huit à son intention, par le vaisseau le Dauphin, armé à Lorient à destination de la Chine.

De même, les inventaires après-décès français du 18e siècle, montrent que ces objets occupent une place de choix dans les collections des amateurs. Ils sont nommés figures de Chine, pagode ou magot, tandis que certains détracteurs de la mode des chinoiseries les appellent Bouddha branle-tête.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

17/04/2020 - Paire de figurines Putaï (Bouddhas) montés en candélabre

Chine pour l’exportation vers l’Europe pour les statuettes, fleurs de Meissen (Allemagne), France pour le bronze et le montage, dynastie Qing (1644-1911), période Kangxi (1662-1722) pour les Putai, Fleurs en porcelaine allemande, avant 1750 (?), monture, période Louis XV, vers 1750 (?), porcelaine moulée, polychromie sur la glaçure, fleurs de Meissen, bronze coulé, ciselé et doré, H. 19,5 cm L. 19 cm.

En raison de leur prestige, les premières porcelaines en provenance de Chine ont été enchâssées dans des montures d’orfèvrerie afin de les magnifier et de les protéger. Cette mode connaît un regain de créativité pendant le règne de Louis XV et particulièrement pendant la période rococo. A cette époque, les porcelaines de Chine et du Japon arrivent par milliers dans les ports des compagnies des Indes européennes.

Les marchands-merciers, seuls autorisés à écouler les marchandises d’Orient, vont user de leur droit à les enjoliver pour inventer un nouveau « débouché » aux petites porcelaines et particulièrement aux figurines anthropomorphes et zoomorphes. Ils ne se contentent plus de sertir d’argent ou de vermeil les fragiles porcelaines mais les intègrent dans des compositions fantaisistes associant le bronze et les fleurs de porcelaine européennes pour créer d’exquis candélabres, écritoires, surtout de table, etc.

Les bronziers rivalisent d’habileté pour la réalisation des montures de style rocaille.

Cette paire de Putai, qui peut être qualifiée de bleu céleste, date de la période Kangxi. Putai est un moine bouddhiste qui a vécu au début du 10e siècle. Les deux statuettes répondent au code de représentation traditionnel chinois de ce personnage qui devient emblématique du goût pour le « lachinage » en France : bien en chair, souriants pour ne pas dire rieurs, la robe monastique s'ouvrant sur un ventre opulent.

Ces figures plaisent pour leur étrangeté, leur fantaisie, leur caractère exotique.

Les deux Putai moulés ont été intégrés à une composition de bronze doré de belle facture agrémentée de fleurs de Meissen et de deux bobèches pour créer une paire de candélabres asymétriques. Leur couvre-chef leur confère un petit effet comique. Tout concourt à l'illustration du style rococo, symbole d’un luxe français associant le goût pour l’exotisme au raffinement des arts décoratifs.

Avant l'acquisition de cette paire de Putaï, le musée de la Compagnie des Indes ne possédait pas d’œuvres permettant d’illustrer l’intégration des céramiques chinoises à la mode des objets montés, en vogue sous Louis XV.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

16/04/2020 - Coffret à thé de forme quadrilobée

Chine pour l'Europe, dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795), vers 1750 (?). Laque noire, peinture dorée, galuchat, étain. D. 17,5 cl, H. 15 cm. Inv. 2016.9.1

Ce coffret à thé, de forme quadrilobée, en laque noire et or, est orné d'un paysage maritime dans lequel prennent place deux vaisseaux européens garnis de leur pavois. Le couvercle du coffret coulisse et laisse apparaître un ensemble de cinq boîtes à thé en étain gravé, qui viennent se loger dans un étui en galuchat de forme quadrilobée.

Cette boîte est exceptionnelle à plus d'un titre. D'une part, sa datation, qui peut se situer autour des années 1750, en fait un objet rarissime. En effet, la plupart des boîtes à thé chinoises en laque, réalisée pour l'exportation vers l'Europe et parvenue jusqu'à nous, date du 19e siècle. Ces boîtes ont des formes et des systèmes d'ouverture inspirés d'objets européens, tandis qu'ici la référence est clairement asiatique. Enfin, la présence des navires au mouillage de l'une des compagnies des Indes, dans ce qui pourrait être la rivière des Perles, en aval de Canton, inscrit cette boîte dans le cadre des échanges commerciaux sino-européenns dont elle est le témoignage.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

15/04/2020 - Cabinet japonais

Japon pour l'exportation vers l'Europe, entre 1650 et 1690, bois (cyprès?) laqué noir, cuivre gravé, or, poudre d'or. H : 44 cm, L : 50 cm, P : 30 cm,

Pour répondre aux besoins des Européens, Portugais puis Hollandais, les artisans japonais fabriquent des objets qui allient des formes et des usages occidentaux à une esthétique japonaise mêlée d’autres influences orientales, notamment indiennes. Ces objets sont désignés par le terme nanban qui signifie « peuple du sud » ou « barbares », namban-jin désignant clairement les Occidentaux. Ces objets sont réalisés en bois laqué noir, rehaussé de riches décors d’or et d’incrustations de nacre.

Un commerce d'Inde en Inde, dans lequel les Chinois jouent un rôle prépondérant, laisse supposer que les Néerlandais de la VOC, détenteur d'un monopole de commerce avec le Japon, n’étaient pas les seuls à pouvoir acquérir ces objets.

Les archives incomplètes de la première Compagnie des Indes française indiquent que seules quelques unités ont été importées par ce biais à partir des années 1670. Ils font le délice des amateurs d’exotisme car les laques japonais sont préférés aux laques chinois.

Ce petit cabinet est en bois laqué noir à décors dorés de paysages et d’animaux. Des poignées latérales en bronze ciselé indiquent le caractère portable de l’objet. Il ouvre par deux portes tenues par des charnières en cuivre gravé et doré, qui découvrent onze tiroirs sur quatre rangs. Les deux portes sont ornées d'un paysage maritime traditionnel. Les faces latérales présentent un décor de rochers et de bambous dans lequel prennent place deux biches et des oiseaux. Un décor de même typologie orne le panneau du dessus. Deux phénix volent dans le ciel. L’effet de contraste entre le laque noir et l’or du décor est enrichi par une abondante ornementation en cuivre ouvragé, ciselé et doré que forment la ferrure de la serrure, les charnières et les écoinçons.

Ce cabinet entre dans la catégorie des cabinets désignés par l’expression anglaise «Pictorial style » traduite en France par « pittoresque ». Il est particulièrement intéressant et questionne beaucoup sur le commerce des laques du Japon en France au 17e siècle puis au 18e siècle. Bien qu’écartée du monopole de commerce avec le Japon, la Compagnie des Indes française a tenté d’y avoir accès par le biais d’un comptoir à Ayutthaya au Siam. L’entreprise s’est soldée d’une part, par le naufrage du prestigieux vaisseau le Soleil d’Orient, puis par l’expulsion des Français et la mise à mort de Phaulkon, leur intermédiaire.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

14/04/2020 - La mort de saint François Xavier sur l'île de Sancian en Chine

Anonyme, Chine, ateliers de Hong-Kong (?), vers 1850. Huile sur toile. H. 65 cm, L. 62 cm. Inv. 2009.4.1.2

L’œuvre d'évangélisation menée en Asie par la Compagnie de Jésus à partir du 16e siècle bénéficie du développement du commerce maritime international aux mains des compagnies des Indes. En échange de leur monopole de commerce, ces compagnies ont le devoir d'assurer le transport des pères vers leur mission.

A partir de 1540, Ignace de Loyola envoie des pères jésuites dans l'Inde portugaise pour une mission d'évangélisation. En 1541, l'illustre François Xavier embarque pour l'Asie en qualité de nonce du pape. Après un séjour de quelques années en Inde, à Goa et au cap Comorin, il poursuit sa mission vers Malacca et les îles Moluques, autres comptoirs portugais. Les trois dernières années de sa vie sont consacrées à l'évangélisation du Japon. Il meurt à la porte de la Chine sur l'île de Sancian, comme l'évoque ce tableau.

Le modèle d'évangélisation par « adaptation » expérimenté par François Xavier est repris par le père Matteo Ricci en Chine et par le père de Nobili en Inde. Leur méthode n'exige pas des futurs convertis une rupture totale avec les anciennes traditions et avec la pratique de certains rites.

Le long règne de Kangxi, 1662-1722, correspond à l'âge d'or de la Compagnie de Jésus en Chine. Les plus savants d'entre eux connaissent les honneurs et les servitudes de la cour impériale qu'ils acceptent au nom de la foi en leur mission apostolique. L'empereur, en quête incessante d'érudition, s'est attaché leur service dans de nombreux domaines, dont la peinture. Il se lie d'amitié avec les jésuites et confie à certains d'entre eux la représentation de ses campagnes militaires ou de ses parties de chasse impériales. Les frères jésuites sont les premiers artistes occidentaux à réaliser des images de l'empire du Milieu qui seront par la suite gravées et diffusées en Europe. Leur contribution à la connaissance de la Chine impériale par l'Europe savante est immense.

A la demande de l'empereur, les pères jésuites forment quelques peintres chinois à la technique de la peinture à l'huile alors inconnue en Chine. Ils enseignent les modes de figuration en usage en Europe aux artistes de la cour impériale ainsi qu'à ceux des ateliers de fabrication de porcelaine de Jingdezhen.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

13/04/2020 - Couteau aux armes de Noël Danycan de l'Espine

Porcelaine chinoise d'exportation, Chine (ateliers de Jingdezhen), vers 1720-1725, dynastie Qing, règne de Yongzheng pour le manche et 19e siècle, après 1838, Europe, pour la lame. L. avec la lame 18,5 cm ; L. du manche 7,3 cm ; l. de l’extrémité du manche 2 cm ; Diamètre du manche au niveau de la lame 1,1 cm.

Ce couteau faisait partie d’un ensemble de plusieurs dizaines ou centaines de pièces aujourd’hui dispersé.

Le service de Noël Danycan de l’Espine est connu aujourd’hui à travers une paire d’assiettes conservée au musée de Saint-Malo, une paire de rafraîchissoirs, et une tasse. Ce manche vient donc compléter le corpus. En forme de crosse, il a été remonté sur une girole et une lame du 19e siècle. Le manche reçoit les armes de Danycan : d’azur, à un monde d’or, soutenu d’un vol et surmonté d’une étoile. Trois poinçons se distinguent sur la lame : un poinçon de maître losangé (itiales E G ou E C), un poinçon de titre et de garantie (Minerve casquée) et un poinçon en forme de bigorne.

Noël Danycan de l’Espine (Saint-Malo, 1656 – Paris, 1735) fut un négociant et un armateur particulièrement audacieux. Il sut tirer profit d’une conjoncture commerciale internationale déstabilisée par les guerres successives, pour amasser une fortune extraordinaire en un quart de siècle. Il profita du déclin de l’empire espagnol-américain à la fin du 17e siècle pour lancer ses vaisseaux, en toute illégalité, dans le commerce interlope des mers du Sud. Ces opérations commerciales sur la Route de l'Argent prirent l'allure, pour Danycan, de véritables jackpots. Les navires qui partaient pour 1 000 jours, emportaient dans leurs flancs des marchandises à forte valeur que désirait ardemment la bourgeoisie coloniale de Lima. La vente de ces cargaisons dégageait un profit énorme immédiatement reconverti en achat de quelques denrées coloniales mais surtout en matières-argent qui reprenaient ensuite la route maritime de la France.

Lorsque le commerce des mers du Sud déclina, les malouins profitèrent de la faillite de la première Compagnie des Indes, celle de Colbert, et de la redistribution des monopoles de commerce pour se lancer dans le commerce avec l’Orient, grâce notamment à la création de la Compagnie de la Chine, dans laquelle intervint fortement Danycan. A la création de la Compagnie perpétuelle des Indes en 1719, l’Etat reprit de façon monopolistique le privilège des commerces d’Orient, ce qui sonna le glas de l’âge d’or commercial de la place malouine.

Issu d’une bourgeoisie commerçante en quête de reconnaissance et d’élévation sociale, Danycan fut animé comme beaucoup de ses semblables, du désir d’être établi dans la noblesse. En 1706, il acheta donc l’office le plus prestigieux, celui de Conseiller-secrétaire de la grande Chancellerie de Paris pour une somme de 60 à 70 000 livres. La commande d’un service en porcelaine de Chine armorié participe de la volonté d’exposer aux yeux de tous une réussite sociale que ce « nabab » avait obtenue grâce à « l’Eldorado péruvien ».

La date de commande de ce service n’est pas connue. Néanmoins, elle se situe vers 1720-1725 au regard du décor de la porcelaine, époque charnière où les malouins cèdent la place à la Compagnie des Indes dans le commerce à la Chine. Le service de Noël Danycan a donc pu transiter sur un vaisseau de l’un de ses compatriotes malouins ou bien sur l’un des vaisseaux de la Compagnie des Indes.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

10/04/2020 - L'enfant Jésus Bon Pasteur

Inde, Goa (?), 17e siècle. Ivoire. H. 22,5 cm, L. 6,3 cm, P. 5 cm.

Dans les enclaves portugaises, l'activité des ordres missionnaires, notamment jésuites, chargés de mener l'entreprise d'évangélisation promise au Pape, est intense. Alors même que les Indiens non convertis n'ont pas l'autorisation de fabriquer des objets de culte, les Portugais commandent ces derniers aux artisans indiens, dont les savoir-faire, les techniques et l'héritage culturel viennent enrichir l'attente des commanditaires. Les objets qui en résultent, indo-portugais, ou luso-indiens, sont le reflet de cette hybridation culturelle et religieuse.

Ainsi, le goût indien pour la prolifération des statues divines, conjugué aux besoins de donner à voir des images pour enseigner le catéchisme aux nouveaux convertis indiens, aboutit à l'invention d'une figure nouvelle syncrétique : l'Enfant Jésus Bon Pasteur.

Cette effigie renvoie à une figure traditionnelle de l'iconographie chrétienne, celle du Bon Pasteur, représenté sous la forme du Christ assis, entouré de ses brebis, ou plus communément, sous la forme du Christ debout portant un agneau sur les épaules. Cet Enfant Jésus Bon Pasteur est également une évocation de la figure du Bouddha assis en contemplation, jambes croisées, la tête penchée reposant sur une main, le Bodhisattva Avalokitesvara. Pour les Indiens, l'Enfant Jésus Bon Pasteur rappelle Krishna Venugopala, avatar terrestre de Vishnou, incarné en pasteur adolescent, vêtu d'une peau de mouton, protégeant et charmant les animaux. En quelque sorte, l'Enfant Jésus Bon Pasteur est la symbiose de ces trois divinités.

Les statues de l'Enfant Jésus Bon Pasteur sont toujours composées de trois éléments : le piédestal, l'Enfant Jésus et l'arbre rayonnant. Ce dernier élément, très fragile, est très souvent manquant, comme ici. Seuls quelques petits trous indiquent sa présence passée. Ces figurines d’ivoire ont été abondement importées et commercialisées au Portugal.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

9/04/2020 - Le Dromadaire

François René Duminy (1747-1811), Lorient, entre 1759 et 1776. Bois, fer textile. H. 127 cm, L. 130 cm ? Inscription : Le Dromadaire, navire pour les Indes fait par moy François René Duminy.

François René Duminy, auteur de cette maquette, est né à Lorient le 4 octobre 1747. Tandis que la France est engagée dans la guerre de Sept ans (1756-1763), il embarque sur Le Dromadaire, navire de la Compagnie des Indes, alors qu'il n'a que douze ans. Le vaisseau de cinq cents tonneaux, armé de vingt canons, appareille le 22 janvier 1759 à destination de l'Inde sous les ordres du capitaine Daniel-Marie Dufay de la Branchère. A son bord prennent place 121 hommes d'équipage dont le jeune François René Duminy, en qualité de pilotin, pour une solde mensuelle de 12 livres. Le Dromadaire arrive à l'île de France le 5 juillet 1759. Après deux mois de relâche il part pour Bourbon, y charge du café, de l'eau, des vivres fraîches (« beaucoup de légumes » comme indiqué dans le journal de bord) et rentre vers la France. Arrivé non loin de l'île de Groix, à quelques miles nautiques de l'Orient, le bateau ne parvient plus à avancer contre le vent. La situation dure plusieurs jours et devient critique car il n'y a plus d'eau potable à bord. En dernière extrémité, le capitaine décide de faire demi-tour pour aller faire de l'eau à La Corogne en Espagne ! Vent arrière, le navire traverse le Golfe de Gascogne en trois jours pour que l'équipe puisse enfin étancher sa soif dans le port espagnol... Anecdote plutôt amusante pour un bateau nommé le Dromadaire !

Duminy, débarqué à l'île de France, poursuit sa route jusque Pondichéry sur le vaisseau le Vengeur comme tous les officiers mariniers, maîtres et pilotins du Dromadaire. Il rejoint l'escadre du comte d'Aché, venue défendre les établissements français en Inde. Dans le cadre du conflit franco-britannique en Inde, il effectue une autre campagne sur le Vengeur toujours sous les ordres de Jean Christy de la Placellière.

Pendant ce temps, le Dromadaire a pu rejoindre Lorient. Sous les ordres du capitaine lorientais Joseph Houx, il appareille à nouveau à destination de l'île de France le 2 février 1762. Le 19 février, dans des circonstances qui restent inconnues, il sombre à l'île Saint-Vincent du Cap Vert, entraînant la disparition de 56 hommes sur les 122 qui composaient l'équipage. Cinq des huit officiers, notamment le capitaine, figurent parmi les noyés. Sur quinze pilotins et volontaires, âgés de douze à dix-huit ans, dix disparaissent. L'hécatombe est quasiment totale s'agissant des mousses qui, à l'exception de l'un d'entre eux, périssent tous dans le naufrage.

Est-ce à son retour à Lorient, à l'issue de la guerre de Sept Ans, que Duminy apprend le terrible destin du vaisseau le Dromadaire ou en avait-il eu connaissance auparavant ? Rien ne permet de le savoir.

Il réembarque par deux fois sur des vaisseaux de la Compagnie des Indes avant de quitter la France définitivement à l'âge de 28 ans. En 1776, il s'installe et se marie à Cape Town, en Afrique du Sud, point de relâche de la Compagnie hollandaise des Indes, pour laquelle il s'engage en tant que capitaine de vaisseau de 1781 à 1793. Après une reconversion peu réussie en exploitant agricole, il survit dans le tourment, la maladie et les dettes jusqu'au 26 mai 1811, date à laquelle il s'éteint à l'âge de 63 ans à Cape Town.

C'est très vraisemblablement avant son départ définitif de France en 1776 qu'il réalise la maquette du Dromadaire puisque celle-ci a été conservée à Lorient jusque dans les années 1950. Est-ce un acte votif en reconnaissance d'un premier embarquement vers l'Outre-Mer duquel il est revenu saint et sauf ? Est-ce la funeste destinée du navire qui lui inspire cette réalisation? Est-ce tout simplement une distraction de marin ? Difficile à dire.

Seule certitude : c'est sa vision ou son souvenir d'enfant qui guide son interprétation. L'impressionnante et disproportionnée mature en est la traduction la plus spectaculaire. Duminy n'est ni un maquettiste ni un homme de la construction navale. Aussi, pour réaliser la coque, il ne procède pas par assemblage de la quille, des éléments de membrure et de bordage. Il la sculpte tout simplement dans un tronc d'arbre, ce qui lui confère une certaine maladresse commune à de nombreuses maquettes ex-voto. Celle-ci reste néanmoins fidèle à ce que pouvait être un vaisseau de la Compagnie des Indes de la seconde moitié du 18e siècle. Les vingt canons, dont certains sont mobiles, et les différents agrès (caps de mouton, cabestan, caillebotis, câbles des fosses aux lions, ancres) retiennent son attention. De même, il accorde un soin particulier à la réalisation du château arrière avec le cartouche orné du nom du navire, les fenêtres de la grande chambre, la sculpture représentant un soleil et le fanal de poupe. L'amusante tête de dromadaire qui orne la proue montre que les vaisseaux de la Compagnie des Indes pouvaient être agrémentés de leur figure tutélaire. Et cinq petits personnages prennent place sur les gaillards : ils représentent les officiers de la Compagnie dont ils arborent les tenues réglementaires propres à leur rang. L'un regarde dans une longue-vue, l'autre tient un sextant annonçant déjà l'intérêt de François Duminy pour la cartographie. Un pilote est à la barre, tandis que le capitaine se repose sur un banc... Il est vrai que les navigations vers l'Orient sont longues ! Autant de détails montrant que c'est bien la maistrance et donc la marche du navire qui, en qualité de pilotin, préoccupent Duminy.

La maquette de François Duminy est l'unique exemplaire connu de maquette de bateau de la Compagnie des Indes réalisée par un marin de ladite compagnie au 18e siècle. Avec la grande maquette de chantier du vaisseau le Beaumont (conservée au château musée de Dieppe) vraisemblablement exécutée dans la seconde moitié du 18e siècle à Lorient, elles sont les seuls témoignages mobiliers directs de l'activité maritime de la Compagnie des Indes parvenus jusqu'à l'époque contemporaine.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

8/04/2020 - Assiette creuse au décor d'un médaillon maçonnique

Chine, ateliers de Jingdezhen. Dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795), vers 1790. Porcelaine, oxyde de cobalt sous la glaçure, émaux vitrifiés, dorure. D. 16 cm. Dépôt de la loge maçonnique Nature & Philanthropie de Lorient en 2016.

Les porcelaines de commande chinoise à décor maçonnique apparaissent en Angleterre au milieu du 18e siècle, au moment où la franc-maçonnerie se diffuse dans le pays à la suite de la fondation de la Grande Loge de Londres, en 1717. Les Anglais exportent les premières loges en France vers 1725. En 1743, le Comte de Clermont, Louis de Bourbon Condé, est à la fois directeur perpétuel de la Compagnie des Indes et Grand Maître de la Grande Loge de France. C'est à ce moment, en 1744, qu'est fondée la loge l'Union à Lorient ; c'est l'une des premières loges maçonniques en Bretagne. Ses membres fondateurs sont, pour beaucoup, des agents de la Compagnie des Indes (6 sur les 10 premiers membres) ou des personnalités évoluant dans l'entourage de la compagnie de commerce.

Avant que les loges ne se dotent de temples ou d'édifices plus officiels, les réunions des frères maçons avaient lieu dans des tavernes. C'est pourquoi les commandes se sont concentrées sur la réalisation de bols à punch, de mugs, de pichets et de plats. Ces objets présentent une iconographie évoquant l'organisation des loges et leurs rites en vigueur. Elles présentent des symboles empruntés à l'art de bâtir et au compagnonnage.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes


 

7/04/2020 - Bureau de pente à miroir en laque de Chine

Chine pour l'Europe, fin du 18e siècle. Bois de conifère, laque noire et dorée, quincaillerie en laiton, miroir au mercure. Idéogrammes chinois en différents endroits cachés du bureau . Achat en 2016. Inv. 2016.12.1

Plusieurs commandes prestigieuses de bureau en laque de Chine sont connues. Le plus célèbre est celui de la Marquise de Sévigné, réalisé à la toute fin du 17e siècle. En 1764, le Prince de Soubise se fait expédier, à son tour, deux bureaux, par le vaisseau de la Compagnie des Indes le Subtile. Ce bureau de pente à deux tiroirs repose sur un piétement indépendant, à pied boule et griffes démontables. Il est entièrement recouvert de laque noir, rouge et or avec un décor de pagodes dans des paysages imaginaires. Ce décor est commun aux laques chinoises d'exportation pour l'Europe, pendant tout le 18e siècle. L'intérieur révèle plusieurs tiroirs et casiers verticaux, dont certains sont marqués, à l'arrière, d'idéogrammes chinois. Deux poignées latérales, le miroir amovible et le piétement indépendant, rendent ce meuble particulièrement facile à transporter et à loger dans les cales d'un bateau. La partie centrale du meuble, l'écritoire proprement dit et le miroir amovible, datent vraisemblablement de la seconde moitié du 18e siècle et ont été réalisés en Chine. Le piétement est peut-être européen.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes.

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6/04/2020 - Grand plat à décor rayonnant

Japon, Arita, vers 1680. Porcelaine Imari, émaux sur couverte, rehauts d'or, diamètre 46 cm. Don de M. G. Le Gars, Inv. 2012.17.1

A partir de 1616, les Japonais emploient le kaolin qu'ils cuisent à haute température pour obtenir une porcelaine semblable à celle de la Chine. Leurs premières productions rappellent les « bleu et blanc » des Ming. La maîtrise de l'oxyde de fer et de l'or posés sur la couverte leur permet de mettre au point une céramique polychrome flamboyante à trois couleurs baptisée du nom de son port d'exportation : Imari. Ces porcelaines se caractérisent par la somptuosité de leur décor couvrant aux motifs imprégnés de symbolique shintoïste et bouddhiste. C'est le cas pour ce grand plat au décor rayonnant avec bouquets et phénix en réserve dans une palette Imari, bleu ardoise sous la glaçure, rouge et or sur la couverte. Les commanditaires hollandais contribuent à l'évolution de l'ornementation Imari en réclamant toujours « plus de fleurs ». Seule la VOC et un petit nombre de Chinois autorisés à débarquer sur l'îlot de Deshima, peuvent quérir cette nouvelle production. Dès la pacification de la Chine, la plupart des compagnies des Indes européennes, exclues du commerce avec le Japon, en sollicitent la copie par les céramistes chinois.

© B. Nicolas, F. Georges, Musée de la Compagnie des Indes.

 

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